Les trois principes de l’esprit sportif

5 décembre 2017

Pionnier de la recherche en histoire du sport québécois, l’historien Donald Guay a publié de nombreux ouvrages sur le domaine. Il demeure un précieux collaborateur de Sport et Société, nous l’en remercions.

1. L’équité

Nous savons que l’activité sportive est de nature compétitive. Qu’une telle activité physique met en présence des adversaires aux prétentions motivés par un enjeu. Ce sont ces prétentions rivales qui conduisent à une compétition afin de savoir qui est le meilleur. Tout réside dans cette incertitude voulue : QUI VA GAGNER ?

Cette incertitude qui prend signification d’énigme à résoudre donne sa raison d’être à la compétition et rend possible l’enjeu (et le pari); elle découle du fait que les adversaires en présence sont, doivent être, autant que possible, d’égales forces.

L’équité est le premier principe de l’esprit sportif. Fondée sur le droit naturel, elle attribue à chacun ce qui lui est dû et place chacun sur un pied d’égalité. C’est un sentiment naturel de ce qui est juste et ce qui est injuste.

Pourquoi les compétiteurs doivent-ils être de forces égales? C’est que l’intérêt et la valeur de la compétition dépendent de cet équilibre. Seuls des adversaires qui se valent l’un l’autre sont  » dignes  » de se rencontrer et peuvent offrir une lutte honorable et un spectacle intéressant. Personne alors ne doit s’attendre au dénouement, ne peut se prononcer sur le résultat de la rencontre. Les vainqueurs payent alors  » chèrement  » leur victoire. Le mérite du vainqueur est d’autant plus  » glorieux  » que son adversaire lui a opposé une ferme contestation. On juge d’ailleurs de la force du vainqueur par l’adversaire qu’il a vaincu. Il n’y a pas de gloire à triompher d’adversaires de deuxième ordre, ni à vaincre contre un adversaire affaibli. Corneille a bien raison;  » à vaincre sans péril on triomphe sans gloire « .

2. Le désir de vaincre

Cette égalité des forces des adversaires est d’autant plus importante que l’esprit sportif commande aux joueurs, entraîneurs et organisateurs d’avoir et de manifester leur désir de vaincre. Les concurrents doivent se rencontrer en ayant la détermination de remporter la victoire, la ferme volonté de gagner, de prouver leur supériorité. Chaque joueur a le devoir de lutter pour vaincre.

C’est le deuxième principe de l’esprit sportif, de l’éthique sportive. Pour le sportif, c’est une obligation morale de vouloir vaincre.

Vaincre, toujours vaincre dans la mesure ou on le fait de façon licite est dans la logique interne du sport. Le sportif n’est jamais satisfait des victoires remportées ni des enjeux accumulés. Il veut produire une performance à un niveau toujours plus élevé, jamais atteint. Il lui faut toujours vaincre jusqu’à la victoire suprême; il est alors le meilleur, l’unique, l’exceptionnel.

Un vrai sportif ne peut se contenter d’une position secondaire.

Cette volonté de vaincre s’exprime par la combativité des joueurs de part et d’autre. C’est un devoir de combattre vaillamment, avec ardeur et énergie jusqu’à la dernière minute du jeu même si la supériorité de l’adversaire semble évidente. Il faut que les joueurs luttent du commencement à la fin. S’ils ne doivent pas chanter victoire avant qu’elle ne soit définitivement remportée, ils ne doivent non plus jamais s’avouer vaincus.

Cependant, le vaincu doit apprendre à ne pas faire  » mauvais visage  » à la suite d’une défaite loyalement infligée. C’est une attitude blâmable, indigne d’un vrai sportif. Même si la défaite peut être humiliante, il n’a qu’à s’incliner devant la supériorité du vainqueur, mais ne pas se laisser abattre et préparer sa revanche. Toutes les défaites ne sont pas forcément humiliantes. C’est le cas lorsque le vainqueur est très fort. Il vaut mieux subir un échec contre un adversaire puissant, dans une rencontre où le résultat reste incertain jusqu’à la dernière minute, que de remporter une victoire facile sur un adversaire faible. Les vaincus n’ont alors rien à se reprocher car ils ont fait une belle lutte et combattus vaillamment jusqu’à la fin. Leur défaite est honorable.

Par contre, le vainqueur doit traiter l’adversaire vaincu avec courtoisie. Il ne doit pas ironiser, car la défaite est toujours décevante, voire humiliante. Si l’adversaire est trop faible, le vainqueur ne doit pas profiter de la situation outre mesure. Il doit se montrer  » grand et généreux  » afin de ne pas décourager complètement le vaincu. Les conventions de l’esprit sportif le commandent.

3. La loyauté

Les joueurs doivent connaître les règles du jeu et les observer rigoureusement, en toute loyauté. Implicitement ou explicitement les joueurs s’engagent à combattre loyalement, c’est-à-dire conformément aux règles établies et aux conventions en usage dans chaque sport. L’éthique sportive l’exige, agir autrement est contraire à l’esprit sportif et par conséquent particulièrement blâmable.

En principe, les infractions aux règles du sport sont involontaires. Commettre une infraction est réprimée plus ou moins sévèrement selon la gravité de la faute. Se conformer aux règles est un devoir, une obligation morale faisant partie de l’esprit sportif. Celui qui tente de vaincre sans tenir compte des règles du sport est pénalisé; on le place en situation d’infériorité parce qu’il a voulu se placer illégalement en situation de supériorité.

Sous la pression de l’enjeu et de l’ardeur du jeu, la combativité des joueurs peut facilement conduire à la violence physique. De nombreuses règles prévoient l’expulsion temporaire de ceux qui poussent la combativité à ce point. Les joueurs doivent donc constamment se contrôler, garder leur  » sang-froid « , être maître de leur attitude et de leur comportement. C’est alors que l’expression  » se vaincre soi-même  » prend une signification concrète. C’est le contrôle de soi fait de réserve, d’autodiscipline, bref d’éthique sportive. Une victoire sur soi-même vaut encore mieux qu’une victoire sur les autres. Il faut donc constamment que les joueurs sachent se dominer et rester maître de leurs attitudes et comportements. Durant l’épreuve sportive, c’est vraiment la personnalité du joueur qui est mise à l’épreuve.

Il ne sert à rien de vouloir vaincre, et de le faire, en utilisant des moyens illicites, c’est-à-dire contraires aux règles et à l’esprit du sport, car une telle victoire porte en elle la déchéance du vainqueur en plus de le priver de l’enjeu. Un sportif vrai préfère la défaite à une victoire déloyale.

L’issue d’une compétition ne doit jamais être le résultat d’une entente entre les adversaires. Une telle tricherie constitue une véritable fraude qui est sévèrement réprimée, car elle va à l’encontre d’un des principes de l’esprit sportif qui veut que ce soit la valeur des joueurs qui décide qui est le meilleur. La bonne foi des partisans et du public ne doit pas être trompée, car il s’ensuivra un discrédit de l’athlète et du sport en cause.

Si les compétiteurs veulent et doivent vaincre, lutter avec acharnement pour ce faire, ils ne peuvent toutefois agir à leur guise. TOUT EST DANS LA MANIÈRE ! La manière de vaincre importe donc tout autant, et dans certains cas davantage, que la victoire elle-même. Gagner  » coûte que coûte « ,  » à tout prix « , n’est pas conforme à l’esprit du sport puisque la façon de gagner importe.

Conclusion

L’esprit sportif est donc une mentalité particulière, un éthos, c’est-à-dire un ensemble de valeurs qui orientent, guident les attitudes et comportements des sportives et sportifs. C’est cet esprit particulier fondé sur l’équité, le désir de vaincre et la loyauté qui a caractérisé le vrai sportif depuis plus d’un siècle. L’esprit sportif, c’est cette volonté chez le compétiteur de vaincre, de vaincre loyalement sur un adversaire de calibre.

L’équité, principe fondamental de l’égalité des forces, est à la base des rapports entre les adversaires lors d’une rencontre sportive. Alors, le désir de vaincre prend une signification car aucune victoire n’est  » gagnée d’avance « , mais tous  » sont dans l’expectative « , espèrent vaincre. Les compétiteurs doivent vaincre loyalement, en respectant les règles du jeu. L’existence de ce consensus est la première exigence fonctionnelle du sport. En effet, comment concevoir une rencontre sportive entre des adversaires de forces inégales à priori, qui n’auraient pas le désir de vaincre et qui ne respecteraient pas les règles du jeu ?

Photo: wallpaperweb.org.

Ce texte est le troisième d’une série de quatre.

Introduction
Première partie
Quatrième partie

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