Louis Cyr: homme fort et amuseur public

20 décembre 2017

Jean-Noël Dion (1956-2006) fut directeur-archiviste du Centre d’histoire de Saint-Hyacinthe. Très actif dans le milieu culturel maskoutain, il est l’auteur de plusieurs monographies de paroisses et a publié, en 2002, la correspondance de Laure Conan chez Varia.

En guise d’introduction
Certaines manifestations transforment parfois de petits villages paisibles en centre d’attraction de toute une région. Par exemple, en une matinée de dimanche, dans la cour du magasin général, un attroupement se forme pour un spectacle. Le prix d’entrée est de dix cents. Après les cris d’enfants, les rires et les conversations animées, le silence s’installe. L’animateur parle enfin : il annonce que des tours de force seront réalisés et que ceux qui veulent se confronter avec les hommes forts sont les bienvenus, qu’il y a même des montants en argent pour les récompenser s’ils réussissent à lever des poids plus élevés.

Il faut avoir une grande expérience pour essayer de gagner aux arrachés, du moins, vaincre les plus initiés dans ce domaine !

Louis Cyr, notre «Samson canadien», participe souvent à ces sortes de démonstrations, parcourant tout le Québec, les États-Unis et le Canada, en charrette et en train, avec les membres de sa troupe.

Né à Saint-Cyprien de Napierville, le 11 octobre 1863, la légende veut qu’il soit l’aîné des garçons d’une famille qui compte en tout 17 enfants. Il faut bien dire légende, car selon le neveu de Louis Cyr, M. Henri Cyr de Sainte-Hélène, interrogé sur le sujet, tout porterait à croire qu’ils n’étaient pas aussi nombreux.

Issus du mariage de Pierre Cyr, homme fort, bûcheron, cultivateur, et de Philomène Berger-Verronneau qui possède également une stature imposante: plus de six pieds et pesant 230 livres ; les enfants Cyr étaient au moins dix.

Les débuts de Louis Cyr
D’origine acadienne, les Cyr, de génération en génération, possèdent une réputation d’hommes forts. Le grand-père Pierre Cyr parle beaucoup et presque constamment du même sujet : la force. Il influence donc son petit-fils, surtout que ce dernier travaille toujours avec lui aux différents travaux de la ferme.

Louis Cyr quitte l’école à douze ans pour aider ses parents. Il s’engage durant l’hiver comme bûcheron. À quinze ans, il pèse 200 livres et déjà quelques exploits l’ont fait connaître.

Déménagé avec sa famille, à Lowell, Mass., à l’exemple de beaucoup d’autres Québécois de l’époque qui désirent améliorer leur sort en émigrant aux États-Unis, le jeune adolescent travaille sur une ferme puis dans une usine de coton comme son père. Le frère de Madame Cyr demeure à Lowell, ce qui explique l’exode des Cyr, ces derniers ayant sans doute entendu parler en bien de la petite ville.

À Boston, il participe à un concours d’hommes forts où il lève du sol un percheron. Confronté à deux autres concurrents qui échouent, il obtient un premier triomphe. Dès lors, son histoire commence à courir. Il est âgé de 18 ans.

De retour au Québec, il épouse Mélina Comtois à Saint-Jean-de-Matha, près de Joliette, après qu’il eut quitté Lowell avec les siens pour revenir à Napierville. Le mariage est célébré le 16 janvier 1882.  Cet hiver-là, Louis Cyr le passe dans les chantiers. Mélina demeure avec ses parents à Saint-Jean-de-Matha.

À la même période, les parents de Cyr décident d’acheter une ferme à Sainte-Hélène, probablement parce que la famille compte des parents à Upton et qu’elle désire s’en approcher.

Au printemps 1882, la coupe de bois et la drave terminées, le couple retourne travailler à Lowell où MacSohmer engage finalement Cyr pour une tournée de spectacles.

Exploité, laissé sans le sou, le mauvais gérant ayant pris la fuite un soir avec la recette ; la santé de Mélina chancelante et Cyr lui-même, blessé à une jambe ; autant de facteurs pris en considération pour que le jeune ménage décide de revenir au pays natal.

À Pointe-Lévis où le train s’arrête, l’accueil est chaleureux. Les Cyr effectuent quelques tours d’adresse, à la demande du chef de gare qui les a vus manipuler matériel et bagages. Les badauds et curieux, impressionnés, applaudissent et le couple réussit à amasser un peu d’argent pour le retour à Sainte-Hélène.

Louis Cyr et sa femme arrivent enfin à Sainte-Hélène, accueillis chaleureusement par la famille. Mélina Comtois est alors enceinte. Elle perd d’ailleurs son enfant après un accouchement difficile. Sa frêle constitution ne la favorise pas.

Afin d’oublier ses mésaventures, Cyr travaille sur la ferme familiale. Selon les détails puisés dans les registres concernant les propriétés volumes consultés au bureau d’enregistrement de Saint-Hyacinthe, Lucinien Leduc vend à Pierre Cyr, le 20 août 1883, une terre portant le no 373 du cadastre, au rang Saint-Augustin dans la paroisse de Sainte-Hélène. Louis Cyr achète cette ferme de son père le 19 novembre 1888 pour la revendre le même jour à Jacob Rémillard.

Le frère de Cyr, Pierre Cyr alors de Saint-Valentin, fait aussi l’acquisition, le 19 septembre 1882, d’une ferme dans le rang Saint-Augustin, au no 411 du cadastre. Plus tard, elle est léguée à ses héritiers, puis vendue à Moïse Hébert, son beau-frère.

À Sainte-Hélène habiteront également d’autres frères et sœurs de Cyr, dont Jean-Baptiste et Malvina-Alphonsine.

À l’automne 1883, « une fois les dernières charges de foin emmagasinées dans les granges, en attendant les neiges, il reste bien des semaines d’ennui » dit Louis Cyr dans ses « Mémoires »: récit que deux journalistes de La Presse, Septime Lafferrière et Albéric Bourgeois, dessinateur, ont recueilli en huit jours à Saint-Jean-de-Matha, pour leur journal, au début de l’année 1908 et que Victor Lévy-Beaulieu édite en 1980.

Cyr ajoute qu’il réussit à convaincre son père, qui s’en scandalise d’abord, de consacrer son temps à une tournée dans les petites villes et paroisses des environs et du Sud du Québec.

En compagnie de son père devenu son gérant, un bon matin d’automne, la « charrette à poches » prend la route, avec tous les haltères, la plate forme et les chevalets. Mélina n’est pas encore du voyage. Ils passent par Saint-Hyacinthe, Saint-Simon, Saint-Hugues, Saint-Jean, Sherbrooke, Thetford Mines, Nicolet, Saint-Cyprien, le village natal, etc.

Un article du journal Le Courrier de Saint-Hyacinthe, donne le compte rendu d’un des passages de Cyr dans la localité. Bien que le billet date du 11 octobre 1884, il donne une bonne idée du genre de spectacle donné devant des auditoires ébahis.

UN HOMME FORT
« Notre ville (Saint-Hyacinthe) a eu la visite, hier, de M. Louis Cyr de Ste-Hélène. Ce Monsieur a accompli plusieurs tours de force qui dépassent assurément tout ce dont nous avons été témoins jusqu’à ce jour. Il joue très aisément par exemple avec ses dumb bell de 200 et 83 lbs, tient une charrue en équilibre au bout de son bras, charge sur son épaule un quart de farine en ne se servant que d’une seule main et accomplit d’autres exercices tout aussi étonnants.  M. Cyr n’est d’ailleurs âgé que de 20 ans et pèse 275 livres. Décidément, c’est une bonne jeunesse. »

Encouragé, salué et maintenant connu à travers une bonne partie de la province, fier de son expérience, il revient à Sainte-Hélène avec un profit net de 500$, de quoi donner une avance sur le paiement de la terre et en guise de remerciement, donner le reste à son père qui l’a soutenu. Il passe l’hiver sur la ferme à Sainte-Hélène.

Au printemps de 1883, il travaille pour Gus Lambert de Saint-Henri, un athlète connu par ses exploits, où il fait de nouvelles représentations. Pendant quatre semaines, la foule peut voir Cyr et son père au Mechanics Hall. De retour à Sainte-Hélène, il repart pour Montréal pour de nouveaux tours, mais trouvant un autre substitut à son talent, il est engagé dans la police de Sainte-Cunégonde, afin d’aider à mettre de l’ordre dans ce quartier.

Tant bien que mal, il réussit à mâter quelques rebellions pour abandonner son poste qui finalement met sa vie en péril. Il y a travaillé jusqu’en décembre 1885, soit deux ans.

Puis, Cyr, toujours désireux de vivre au milieu du public retourne avec Gus Lambert pour des tournées avec d’autres athlètes. L’homme fort s’achète également un restaurant, une espèce de club athlétique pour encourager de nouvelles recrues. On raconte même qu’il aime à y exécuter quelques tours et que sa mère affronte les durs-à cuire sans problèmes.

Les parents de Cyr ont aussi un restaurant à Montréal durant quelques années, au coin Dominion et Workman. La propriété de Cyr est pour sa part située au Carré Chaboillez.

Attiré toujours par le spectacle, notre hercule canadien forme plus tard, soit en 1887, une équipe de tournée. Mélina en fait partie, ainsi que son frère Pierre, Horace Barré et quelques athlètes et acrobates.

Mélina, toute menue, possède paraît-il toujours le mot pour rire et son frère devient son bras droit. Plus tard, la troupe est réduite à trois : Louis, Mélina et Pierre Cyr.

La population du Québec les salue encore puis celle de Lowell où ils font sensation. Plusieurs de la région de la Nouvelle-Angleterre le reconnaît ses vieux amis, anciens patrons le félicitent. Ils parcourent une partie du Canada et voyagent non plus en voiture, mais en train. La troupe se promène donc un peu partout. Mélina apprend à son ami à écrire l’anglais et à le parler, ainsi qu’à mieux s’exprimer en français et à s’informer sur quantité de sujets.

Cyr possède aussi une longue chevelure comme Samson dans la Bible, ce qui le caractérise tout spécialement. Il est bon mangeur et montre un esprit très religieux.

À quelques reprises, la troupe rencontre certaines difficultés, affrontant personnages loufoques, bagarreurs ou intempéries, mais toujours conserve-t-elle le désir de se surpasser, d’impressionner et celui d’aller à l’aventure.

Alors que Cyr est employé dans la police de Sainte-Cunégonde, Mélina Comtois donne naissance à Émiliana. Ce sera la fille unique des Cyr. Elle participera encore jeune à des spectacles avec ses parents. Enfant aguerrie, elle prend plaisir à lever des poids sous les indications de ses parents.

Selon Rodolphe Fournier qui a parcouru le Québec pour rédiger ses volumes sur les monuments et sites historiques, il est mentionné que Cyr fit l’acquisition de la terre de son beau-père à Saint-Jean-de-Matha, dans le rang de Saint-Pierre. « Il en fit une ferme modèle, où il aimait se reposer et se retremper entre ses tournées aux quatre coins de l’Amérique du Nord et de l’Angleterre ».

En effet, Cyr et son frère Pierre donnent une tournée de spectacle en 1891 en Angleterre. Ils voient à l’oeuvre les champions de l’époque, tels : le Britannique Sandow, l¹Allemand Sébastien Miller qui casse des cailloux avec son poing, Cyclops, un Polonais, Ajax (John Whitman) qui lève des poids avec ses dents, Samson, un Anglais rompant des chaînes avec ses mains, J.W. Kennedy, un Américain, tous les uns plus forts que les autres ou le prétendant !

Cyr demeure onze mois en Europe. Il aurait tant voulu un affrontement en règle avec ces hommes forts, ce qui ne s’est pas produit. Les uns refusent, les autres sont retenus par leurs obligations. Néanmoins, notre « petit canayen » fait grande sensation à Londres et à Liverpool, jusqu’à déclasser de grands noms qui ont surtout obtenu du succès grâce à des trucages et des effets spectaculaires et théâtraux plutôt que par des tours de force authentique. Mais revanche, on commence d’ores et déjà à appeler Cyr, le champion du monde. Là-bas, il a l’honneur d’être applaudi par le prince de Galles et par la reine Victoria, ce qui est une récompense.

De retour à Saint-Jean-de-Matha, le voyageur se voit offrir avec son frère, une tournée avec le cirque Ringling Bross auquel il participe quelques années.

Alors qu’il séjourne au Massachusetts, la mère de Cyr meurt subitement (1892). Les deux frères traversent la frontière pour les funérailles qui ont lieu à Sainte-Hélène. Philomène Berger-Verronneau est inhumée en cette paroisse. Sa pierre tombale disparaît lorsque le cimetière, autrefois près de l’église, est transporté vers 1904, à l’extérieur du village, pour laisser place à la nouvelle église.

Quant au père Cyr, il décède le 14 novembre 1895 et est inhumé près de son épouse. De spectacle en spectacle, Cyr est payé assez cher, ce qui lui permet plus tard d’offrir deux de ses terres à sa fille et à son époux, le Dr Dumont, et de se faire construire, vers 1906, une imposante maison en brique rouge, au village de Saint-Jean-de-Matha.

La résidence possède les particularités suivantes : trois balcons superposés surmontés d’une arène miniature. À l’intérieur, se trouve également une petite scène où la famille aime à pratiquer et à réaliser quelques spectacles pour les parents et amis.

Malheureusement, l’idée d’en faire un musée a échoué, et si nous allons visiter aujourd’hui ce village, la maison a subi tant de transformations qu’elle n’est guère reconnaissable. Les galeries latérales ont été enlevées, des vitrines ont été installées, du bardeau d’aluminium la recouvre et l’arène a disparu.

Cyr continue d’entreprendre des voyages et des tournées. Avec Hector Décarrie, un autre homme fort à qui plus tard il lègue son titre de champion. Il est engagé par le Canadien Pacifique pour un emploi sur un paquebot de luxe qui navigue sur la Méditerranée et l’Afrique du Nord, Tanger, Tunis et Alger : pays et villes qu’il connaît par des lectures de jeunesse.

En 1900, Cyr a une première attaque de la maladie de Bright, maladie rénale. Il est alors obligé de suivre un régime sévère composé en majorité de produits laitiers. Il doit prendre trois gallons de lait quotidiennement et un gallon d’eau minérale en plus.

Il se retire quelques années plus tard dans sa maison, pour décéder le dimanche, 11 novembre 1912, chez des parents de Montréal. Il est âgé de 49 ans. Les funérailles ont lieu à l’église St-Pierre à Montréal auxquelles des centaines de personnes assistent. Il est inhumé au cimetière Notre-Dame des Neiges, puis ses restes sont transportés plus tard au cimetière de Saint-Jean-de-Matha.

Mélina Comtois, sa femme, décède le 28 octobre 1917, à l’âge de 54 ans. Son corps repose près de celui de son époux.

Quant à la fille de Louis Cyr, Émiliana, elle meurt le 6 février 1935, à l’âge de 48 ans est-il indiqué sur la pierre tombale. Elle a épousé, vers 1906, le Dr Zénon Aumont. Le couple a au moins trois fils : Valmore Aumont, décédé le 4 juillet 1936, âgé de 27 ans ; Gérald Aumont, né en 1906, seul survivant, aussi médecin qui pratique longtemps à Montréal et qui a épousé Blanche-Yvonne Guay (1928-1978) et Ignace Aumont (1914-1977) époux de Germaine Aumont (1912-1972).

Le Dr Gérald Aumont, petit-fils de Cyr, a fait beaucoup pour prolonger le souvenir de son grand-père et faire connaître ses exploits à travers des articles dans les revues et des expositions.

Photo: quebecvacances.com

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