Maurice Filion
n’a rien compris

21 janvier 2018

Note de l’éditeur
Depuis quelques années, il semble que le règne de la violence au hockey soit terminé. Bien entendu, des incidents éclatent ici et là, mais cette violence inutile, mise de l’avant pour mousser le spectacle n’a plus la cote. Nous publions ici un texte de l’historien Donald Guay, rédigé le 10 octobre 1980, qui dénonce fortement cette violence programmée qui contredit les principes moteurs de l’esprit sportif. Rappelons qu’à cette époque, plus précisément le 11 avril 1976, le joueur Marc Tardif fut frappé avec force dans le but de la sortir de la partie. D’ailleurs au cours de cette décennie, le gouvernement du Québec, par le biais du Haut-Commissariat à la jeunesse, aux loisirs et aux sports, commandait une étude sur la question. Le Rapport Néron fut publié en 1977. Trois ans après la publication de ce rapport, Donald Guay qui fut lui-même impliqué à la direction du Haut-Commissariat, critique sévèrement cette culture de la violence encore présente dans le hockey. Voici son texte.

Paul Foisy, janvier 2018.


Pionnier de la recherche en histoire du sport québécois, l’historien Donald Guay a publié de nombreux ouvrages sur le domaine. Il demeure un précieux collaborateur de Sport et Société, nous l’en remercions.

Maurice Filion n’a rien compris

Maurice Filion a toujours, selon ses propres termes, aimé un club de hockey composé « de cinq ou six excellents marqueurs, de cinq ou six durs à cuire, et le reste, de bons travaillants » (1). Depuis qu’il est avec le club des Nordiques de Québec, il applique cette conception d’une équipe de hockey.

En 1972, alors qu’il était instructeur de l’équipe, Filion engageait des colosses (ex. Michel Rouleau et Frank Golembroski) pour protéger ses meilleurs joueurs, car « une équipe de hockey se doit d’avoir ses policiers, des hommes capables de rétablir l’ordre (sic) et d’apaiser les esprits quand ça s’impose » (2). Il faut imposer le respect à l’équipe adverse peu importe si l’on s’érige en juge et partie à la fois. L’important l’essentiel n’est-il pas de gagner à tout prix ?

Par ailleurs, les meilleurs joueurs (Jean-Claude Tremblay, Jean-Guy Gendron, Marc Tardif, Réjean Houle) sont d’accord avec cette stratégie de l’intimidation qui sera appliquée rigoureusement jusqu’en 1976. Pensons également à Globensky qui a ensuite été congédié parce qu’il refusait de se battre (3). Des joueurs « pacifiques », tel que Jean-Claude Tremblay, considéraient alors que les Nordiques devaient « frapper davantage » (4). Les adversaires des Nordiques répliquent : « Pour battre les Nordiques, il faut frapper » (5). C’est l’escalade. Œil pour œil, dents pour dents ! Quelle mentalité… sportive !

Les meilleurs joueurs, Jean-Claude Tremblay, Marc Tardif, Serge Bernier, Réjean Houle considèrent alors que les Nordiques avaient l’équipe rêvée (6). L’escalade s’accentue, il faut que les Nordiques soient respectés et qu’ils en imposent aux adversaires. C’est ainsi que Bob Fitchner et Michel Dubois sont achetés peu après l’acquisition de Gordie Gallant, tous des joueurs (?) boxeurs (7).

C’est justement à ce moment que se produit une conséquence inévitable de cette stratégie de l’intimidation appliquée par Maurice Filion. Le meilleur des Nordiques, Marc Tardif, est brutalement assailli par Rick Jodzio à qui Joe Crozier a confié la tâche de neutraliser la vedette de Québec (8).

À la suite d’un acte aussi violent, les joueurs des Nordiques sont désabusés ; les admirateurs sont consternés et demandent une sanction exemplaire. Tous condamnent la violence… des autres.

Marc Tardif reconnaît que cette attaque l’a « fait grandement réfléchir et, avoue-t-il, je vais tenter de faire obstacle à la violence au hockey dans l’AMH » (9). Réjean Houle, représentant des joueurs des Nordiques, considère qu’il faut éliminer les gros bras (10). Cependant, l’autocritique n’a pas lieu. Ni les joueurs, ni les dirigeants, ni les journalistes ne questionnent, du moins publiquement, la stratégie de Maurice Filion. Les responsables, ce sont les autres, Shero, Crozier, etc… les Nordiques ne font que se protéger.

Après cet « incident », nous avons assisté à moins de violence chez les joueurs de l’AMH et Maurice Filion se fait moins bavard sur le

bien-fondé de la stratégie de l’intimidation qui a joué contre son équipe. On pouvait même croire que la volonté de réduire la violence au hockey commençait à se manifester chez les dirigeants des Nordiques.

Or, il n’en est rien Filion n’a pas abandonné la stratégie de l’intimidation et annonce fièrement que le club a fait l’acquisition de Wensink afin de redonner du muscle à l’équipe. Filion est explicite, il faut une équipe capable de se défendre, de se faire respecter. C’est, dit-il, « le prix qu’il faut payer pour survivre dans le hockey d’aujourd’hui » (11). Quel fatalisme !

Non seulement Filion applique encore une stratégie d’intimidation, mais il avoue sans sourciller, qu’il est pour la violence quand elle est de son côté (12). De nombreux dirigeants ont déjà nié le fait qu’il y ait de la violence au hockey, mais c’est la première fois que l’un d’eux avoue explicitement et publiquement être pour la violence.

Monsieur Filion n’est certainement pas conscient des conséquences d’une telle déclaration sur l’esprit et le comportement des spectateurs, des adversaires et surtout des jeunes joueurs de hockey admirateurs des Nordiques. Avouer publiquement être favorable à la violence au hockey, c’est tout simplement agir de manière irresponsable. Malheureusement, nous en sommes rendus là.

Maurice Filion n’a tiré aucune leçon de « l’incident » Jodzio-Tardif ; il n’a pas compris !

Pourtant c’est là que réside l’essentiel des causes de la violence au hockey. Ce n’est pas l’application « rigoureuse » des règlements, car les arbitres subissent aussi l’intimidation et ils doivent se soumettre aux impératifs du spectacle. Ce ne sont pas les amendes, car ce ne sont même pas les joueurs pénalisés (?) qui paient. Ce n’est pas… etc…, etc… La violence commence lorsque les dirigeants d’une équipe engagent des joueurs dans le but précis et avoué (13) d’intimider les autres équipes. C’est la violence verbale, psychologique et stratégique à la façon de Shero, Crozier, Filion et Lemoyne qui engendre la violence physique et place le hockey en rupture de ban avec le code sportif.

Il ne faudra donc pas s’étonner si certaines vedettes des Nordiques subissent les contre coups de cette stratégie de l’intimidation. Monsieur Filion devrait pourtant savoir que ces forts à bras ne pourront jamais éviter une attaque comme celle dont Marc Tardif a été la victime. Il aura beau soutenir qu’il va pouvoir répliquer, mais la réplique ne rendra pas son joueur vedette. Au contraire, cette stratégie enclenche l’escalade. La violence appelle la violence. Qui comprendra cela !

Le scénario est connu, il reste à attendre le prochain assaut. Les acteurs n’ont qu’a bien jouer leur rôle. Qui sera la victime ? Certainement pas Maurice Filion… derrière le banc, c’est moins dangereux.

Photos:
1. Les Nordiques de Québec, 1975-1976. Source: histoirenordiques.ca
2. La page un du Journal de Québec, le 12 avril 1976.

Notes:
(1)  Filion, Maurice. « Je suis pour la violence quand elle est de mon côté. La Presse, 9 octobre 1980, p. D 6. (Article de François Béliveau).
(2)  Bédard’Claude. « 398 minutes de punition ». Le Journal de Québec, 2 novembre 1972, p. 36.
(3)  Doré, Roger. « Globensky ne fait plus l’affaire ». Le Jour, 6 janvier 1976, p. 27.
(4)  Tremblay, Jean-Claude. « On doit frapper davantage ». Le Journal de Québec, 24 janvier 1976, p. 34. (Article de Claude Cadorette).
(5)  Slater, Terry. « Pour battre les Nordiques, il faut frapper ». Le Journal de Québec, 27 janvier 1976, p. 34. (Article de Claude Cadorette).
(6)  « Les Nordiques y tiennent à leurs muscles ». Le Soleil, 28 janvier 1976, p. B 1.
(7)  Bédard, Claude. « Filion veut s’armer ». Le Journal de Québec, 19 février 1976, p. 38.
(8)  Cadorette, Claude. « Tardif K.O. … C’est la foire ». Journal de Québec, 12 avril 1976, p. 22.
(9)  « Tardif fera obstacle à la violence ». Le Jour, 22 avril 1976, p. 44.
(10) Dumas, Maurice. « Violence au hockey: aux dirigeants de poursuivre le travail des joueurs ». Le Soleil, 12 juin 1976, p. 2 E.
(11) Dumas, Maurice. « Wensink vient compléter l’escouade des bras ». Le Soleil, 9 octobre 1980, p. C 1.
(12) Filion, Maurice. « Je suis pour la violence quand elle est de mon côté. La Presse, 9 octobre 1980, p. D 6. (Article de François Béliveau).
(13) C’est d’ailleurs essentiel de l’avouer si l’on veut que l’intimidation atteigne les buts fixés.

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