Les 1ers Jeux Olympiques d’hiver :
1924 — Chamonix – France

23 janvier 2018

Éric Pilote détient une maîtrise en Sciences de l’activité physique (Université Laval). Il est actuellement Conseiller en sport à la Direction du sport, du loisir et de l’activité physique du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur. Sport et Société est fier d’accueillir ce nouveau collaborateur.

La France se relève
En 1924, la France s’est presque complètement remise des effets dévastateurs de la Première Guerre mondiale. Le fait de pouvoir tenir la même année les Jeux Olympiques d’été et d’hiver est, pour la nation française, une indication supplémentaire montrant à la face du monde que la France a surmonté la destruction laissée par l’armée allemande et par quatre années de guerre de tranchées. À partir de 1921, la plupart des lignes ferroviaires détruites durant le conflit sont de nouveau en service. L’année des Jeux, bien que la dette nationale s’élève à 40 millions de francs, on perçoit néanmoins des signes annonciateurs d’un redressement économique. Le chômage est quasi inexistant, et ce, en raison de la reconstruction de 22 000 usines dotées d’équipements modernes.

Le choix de Chamonix
Une fois le patronage de la Semaine Internationale des sports d’hiver accordé, il fallait maintenant choisir la ville française où allait avoir lieu les compétitions. En juin 1922, le Comité Olympique Français convoque donc à cet effet un Congrès auquel sont conviées les Fédérations et les Commissions internationales régissant les sports d’hiver. On commença d’abord par arrêter la liste des sports au programme et les dates auxquelles se tiendraient les compétitions. Par la suite, vint le choix de la ville hôtesse. Certaines caractéristiques matérielles et climatiques indispensables recherchées s’imposent d’elles-mêmes : nécessité de disposer d’une patinoire irréprochable, obligation de trouver de la neige en quantité suffisante pour les épreuves de ski et de bobsleigh, certitude de trouver des facilités de logement (COF, n.d.).

Plusieurs stations hivernales sont sur les rangs pour obtenir l’événement : Chamonix-Mont Blanc, Gérarmer (dans les Vosges) et Luchon-Superbagnères (dans les Pyrénées). Mais de toutes les stations qui posèrent leur candidature, seule celle de Chamonix-Mont Blanc parut, aux yeux du Comité exécutif, remplir les conditions exigées. À cette époque, force est de reconnaître que Chamonix était probablement la seule ville capable d’organiser ce type d’événement. C’était l’une des rares villes à posséder une infrastructure hôtelière, un accès par voie ferrée, et une position géographique propice à tenir ce genre de compétition en raison de ces 1 050 mètres d’altitude. De plus, c’est l’endroit de prédilection du Club Alpin Français pour l’organisation de ses compétitions de ski. Les négociations qui s’en suivirent débouchèrent, en février 1923, à la signature d’un protocole d’entente entre la Ville de Chamonix et le Comité Olympique Français en ce qui a trait à la participation financière, aux installations sportives, et au logement des officiels et des athlètes (COF, n.d.). En avril 1923, ce choix est approuvé par le CIO (Lunzenfichter 2010).

Bobsleigh (Mogore 1989). La difficile et dangereuse piste de bobsleigh reçut le surnom de « l’Enfer des 18 virages », et pour cause : deux Italiens sont grièvement blessés, les Anglais, les Belges et les Suisses sont victimes de sorties de piste, de même que les Français. En bout de ligne, c’est l’équipe de réserve des Suisses qui réussit à dompter la piste.

Hockey sur glace (Mogore 1989, Wallechinsky et Loucky 2009, Welch 2004). Le Canada, représenté par les champions de la Coupe Allan de 1923 (championnat canadien senior), l’équipe des Toronto Granites, domine outrageusement tous ses adversaires européens : la Tchécoslovaquie s’incline 30-0, la Suisse 33-0, la Suède (championne d’Europe) 22-0, et les étudiants canadiens qui représentent la Grande-Bretagne 19-2. Le match final opposant le Canada aux États-Unis se joue à guichets fermés. On a même vendu des places debout sur les toits des maisons environnantes. Après une première période difficile, les Canadiens se détachent et remportent le match par un pointage de 6 à 1. Cependant, pour la première fois, le décès d’un ancien chef d’État vient jeter de l’ombre sur les compétitions olympiques. Tout juste après le match, l’annonce de la mort de l’ancien président des États-Unis, Woodrow Wilson, transforme l’atmosphère enjouée des compétitions en un hommage solennel. En son honneur, on observe une minute de silence et le drapeau américain est mis en berne pendant que l’orchestre joue l’hymne national.

Patinage artistique (Lagorce et Parienté 1972, Wallechinsky et Loucky 2009, Welch 2004). La première médaille olympique d’hiver féminine va à la patineuse autrichienne Herma Planck-Szabo. Cette dernière a osé patiner avec une simple jupe s’arrêtant à mi-mollet tandis que les autres concurrentes étaient vêtues de longues robes bordées de fourrure. La benjamine de toutes les inscrites en compétition est une jeune Norvégienne de 11 ans qui se nomme Sonja Henie. Elle se classe dernière, car selon les experts de la discipline elle manque de force et de résistance. Néanmoins, sa grâce naturelle, sa candeur, sa fragilité et son sens du rythme ont touché les spectateurs. Une étoile est née ! À une époque où les patinoires intérieures n’existent pas encore, les patineuses devaient élaborer leur stratégie en tenant compte, non seulement de leurs adversaires, mais également des conditions météorologiques qui prévalaient le jour de la compétition.

Patinage de vitesse (Wallechinsky et Loucky 2009). La première épreuve des Jeux Olympiques d’hiver fut le 500 mètres en patinage de vitesse. La première médaille des Jeux fut remportée par l’Américain Charles Jewtraw en un temps de 44,0 secondes (deux secondes de moins que sa meilleure marque personnelle). Mais l’un des héros de ces Jeux fut le patineur Finlandais Clas Thunberg surnommé le « Nurmi de la glace » en référence au grand coureur de fond Paavo Nurmi. Il gagna un total de cinq médailles : trois d’or (1 500 m, 5 000 m et combiné des quatre courses), une d’argent (10 000 m) et une de bronze (500 m).

Saut à ski (Mogore 1989, Wallechinsky et Loucky 2009). La médaille de bronze de l’épreuve de saut à ski a une histoire à la fois bizarre et émouvante. Le grand athlète norvégien Thorleif Haug se classa troisième de l’épreuve et remporta la médaille de bronze, sa quatrième des Jeux (il gagna l’or en ski de fond dans les épreuves du 50 km, 15 km et combiné nordique). Cependant, cinquante ans plus tard, en 1974, le médaillé d’argent du combiné nordique, le Norvégien Thoralf Strömstad, découvrit une erreur dans les points en refaisant les calculs de l’épreuve. Haug, qui était décédé depuis quarante ans, fut déclassé en quatrième position tandis que l’Américain d’origine norvégienne, Anders Haugen, remonta en troisième place. Haugen, le seul Américain à avoir remporté une médaille olympique en saut à ski, reçu sa médaille lors d’une cérémonie spéciale. Il avait 83 ans. Il devenait alors par la force des choses et surtout de l’âge, le plus vieux médaillé de toute l’histoire des Jeux Olympiques, été comme hiver… Fait intéressant, après la compétition, comme cela existera plus tard en patinage artistique, les meilleurs sauteurs se lancent dans une démonstration au cours de laquelle la longueur prime sur le reste, ce qui enchante les spectateurs peu habitués à un tel spectacle.

L’héritage des Jeux de 1924

Retombées financières
La Semaine Internationale fut un succès sur bien des points, mais les pertes financières apportèrent de l’ombre au tableau. Les coûts s’élevèrent à 3,5 millions de francs, avec des recettes aux guichets de 120 000 francs seulement, dont 31 000 francs provenaient du match final de hockey entre le Canada et les États-Unis (Barney et coll. 2002). Bien qu’on estime la foule quotidienne à plus de 3 000 personnes, plusieurs d’entre eux avaient obtenu des laissez-passer gratuits. En effet, les organisateurs, pour s’assurer d’un plus grand achalandage qu’aux Jeux Olympiques d’Anvers, ont distribué gratuitement des laissez-passer aux membres de la famille olympique ainsi qu’à plusieurs autres personnes. Les pertes financières de plus de deux millions de francs furent couvertes par la Ville de Chamonix, le département de Haute-

Savoie et le gouvernement Français. De quelle façon ? La réponse à cette question demeure encore aujourd’hui pas très claire (Barney et coll. 2002). Apparemment, les membres du CNO Français étaient plutôt guidés par leur enthousiasme envers les Jeux Olympiques et le prestige qu’amenait la tenue d’un tel événement, que par le souci d’en faire un succès financier (Welch 2004).

L’impact général des Jeux d’hiver de 1924 est difficile à évaluer (Arnaud et Terret, 1993) : comme attraction de « second rang », avant les Jeux Olympiques de Paris l’été suivant, les Jeux à Chamonix ont néanmoins contribué à renouveler l’image de la France, la montrant comme étant une nation capable d’organiser des événements internationaux. Chamonix a également récolté des bénéfices sous la forme d’installations et de publicité internationale.

On officialise les Jeux Olympiques d’hiver
Lors de la 24e Session du CIO, tenue à Prague (TCH) en mai 1925, on aborda la question des sports d’hiver. On proposa de les grouper en un cycle spécial. Les membres appuyèrent chaleureusement un tel projet. On y voyait une source très appréciable d’économies, les Jeux d’hiver quadriennaux venant à remplacer les championnats annuels nationaux, européens ou mondiaux. À la demande du président

Coubertin, la Commission exécutive prépara une résolution, sous la forme d’une « Charte des Jeux d’hiver », qui fut soumise au vote des membres. La motion fut adoptée par 45 voix contre 15 (Lunzenfichter 2010). Elle se lisait comme suit :

Le Comité International Olympique institue un cycle distinct de Jeux Olympiques d’hiver. Ces Jeux auront lieu la même année que les Jeux Olympiques. Ils prendront le nom de premiers, deuxièmes, troisièmes Jeux Olympiques d’hiver et seront soumis à toutes les règles du protocole olympique. Les prix, médailles, diplômes et documents devront être différents de ceux employés pour les Jeux de l’Olympiade en cours (le terme Olympiade ne sera pas employé). Le Comité International Olympique désignera la localité où seront célébrés les Jeux Olympiques d’hiver, et réservera la priorité au pays détenteur des Jeux de l’Olympiade à la condition que ce dernier puisse fournir les garanties suffisantes de sa capacité d’organiser les Jeux d’Hiver dans leur ensemble (Lyberg 1989a, Mayer 1960).

Bien entendu, il fut décidé de demander la collaboration des fédérations internationales de sports d’hiver afin que les épreuves soient organisées techniquement aussi bien que celles des autres sports du programme olympique.

Après la Session, se tenait le VIIIe Congrès olympique sous deux volets (pédagogique et technique). Lors du Congrès technique, en ce qui concerne les sports d’hiver, on vota les décisions suivantes (Gueorgueiv 1995, Müller 1994) :

  • que le CIO accorde aux Jeux de Chamonix le titre de « Premiers Jeux Olympiques d’hiver » ;
  • que les sports d’hiver non régis par une Fédération Internationale (FI) ne figurent au programme des Jeux que sous le titre « démonstration » ;
  • que le nombre des engagements par épreuves et par sports soit, après consultation des FI, fixé par le CIO ;
  • émet le vœu que, lors de la célébration des prochains Jeux Olympiques d’hiver (1928), des démonstrations de skeleton et de skijoring soient organisées ;
  • que, cependant, pour le ski, soit prévu un concours militaire spécial.

Pierre de Coubertin, dans ses Mémoires Olympiques, décrivit comme suit les décisions du Congrès de 1925 :

Les Jeux d’hiver avaient victoire complète. Nos collègues scandinaves s’étaient ralliés sans restriction. J’en étais heureux, ayant toujours souhaité voir cette annexe hivernale dûment légalisé, mais je me reproche d’avoir alors laissé pénétrer dans nos codes, sous le titre de « Charte des Jeux d’hiver », un texte qui pourra créer des embarras. Il eût fallu au contraire interdire tout numérotage à part et donner à ces concours le numéro de l’Olympiade en cours (Coubertin 1931).

L’année suivante, lors de la 26e Session du CIO tenue à Lisbonne (POR), le CIO adopta, par 21 voix contre 2, que la Semaine Internationale des sports d’hiver de 1924 soit reconnue comme étant les 1ers Jeux Olympiques d’hiver. Ceci étant, les Jeux d’hiver étaient nés après terme et n’ont été reconnus qu’à posteriori.

La performance du Canada à Chamonix 1924

Lors de la Semaine Internationale des sports d’hiver, le Canada a inscrit 12 athlètes (11 hommes et 1 femme) dans huit des seize épreuves au programme (incluant les sports en démonstration). Il n’y avait qu’un seul représentant originaire du Québec à ces premiers Jeux d’hiver : Cyril Seely « Sig » Slater. Il faisait partie des Toronto Granites qui remportèrent la médaille d’or en hockey sur glace.

Le Canada termina au neuvième rang du classement des nations. Ce classement fut effectué par le Comité d’organisation selon un système de pointage qui accordait 10 points à une médaille d’or, 5 à une médaille d’argent, 4 à une médaille de bronze, 3 à une 4e place, 2 à une 5e place et 1 à une 6e place.

Si on ne prend en compte que les médailles remportées, le Canada se classe alors au sixième rang des nations participantes. Il est à noter que le CIO, lors de la 24e Session, décida de supprimer définitivement le « classement par points ». Le tableau d’honneur des Jeux indiquera désormais les six premiers classés de chaque épreuve (Mayer 1960).

Cependant, et c’est toujours le cas aujourd’hui, les médias ont continuéde tenir un classement des nations selon les médailles remportées et s’en servent, souvent bien à tort, pour faire des comparaisons entre les pays, les systèmes politiques ou les systèmes sportifs.

La performance canadienne la plus marquante de ces Jeux fut sans aucun doute la médaille d’or remportée en hockey sur glace. Il s’agissait de la deuxième médaille d’or olympique d’affilée que le Canada remportait en hockey. En effet, les Winnipeg Falcons (vainqueurs du championnat canadien senior de 1920) remportèrent le tournoi tenu lors des Jeux Olympiques d’Anvers. Tournoi qui a fait son entrée sous la forme du premier championnat du monde. Bien que les règles différaient quelque peu, l’équipe canadienne de 1920 fit comme l’équipe de 1924 et pulvérisa ses adversaires en marquant 110 buts et n’en allouant que trois.

En référence

Arnaud P, Terret T (1993). Le Rêve Blanc : Olympisme et Sports d’Hiver en France, Chamonix 1924, Grenoble 1928. Bordeaux : Presses universitaires de Bordeaux, 111.

Barney RK, Wenn SR, Martyn SG (2002). Selling the Five Rings: The International Olympic Committee and the Rise of Olympic Commercialism. Salt Lake City: University of Utah Press, 27-28, 56, 69-74,183-191, 206-207.

Comité Olympique Français (n.d.). Les sports d’hiver à Chamonix-Mont-Blanc. Dans : Les Jeux de la VIIIe Olympiade. Paris 1924 : Rapport officiel. Paris : Éditions M.A. Avé – Librairie de France, 643-721.

Coubertin P (1931). Mémoires olympiques. Lausanne: Bureau international de pédagogie sportive, 166- 168. 200-201. Réimpression par les Éditions Revue EPS, 1996.

Gueorgueiv N (1995). Analyse du programme des Jeux Olympiques d’hiver 1924-1998. Lausanne : CIO, 114 p.

Lagorce G, Parienté R (1972). La fabuleuse histoire des Jeux Olympiques. Paris : Éditions O.D.I.L., 541-560, 567-633.

Lunzenfichter A (2010). Athènes 1896… Rio 2016 : Choix épique des villes olympiques. Biarritz : Atlantica, 442 p.

Lyberg W (1989a). The IOC Sessions, 1894-1955. Lausanne: International Olympic Committee, 318 p.

Mayer O (1960). À travers les anneaux olympiques. Genève: Pierre Cailler Éditeur, 330 p.

Mogore C (1989). La grande histoire des Jeux Olympiques d’hiver. Barberaz: Éditions AGRAF,     224 p.

Müller N (1994). Cent ans de Congrès Olympiques 1894-1994. Lausanne : CIO, 120-129.

Wallechinsky D, Loucky J (2009). The Complete Book of the Winter Olympics: The Vancouver Edition – Vancouver 2010. Vancouver : Greystone Books, 322 p.

Welch PD (2004). Chamonix 1924. Dans : Findling JE, Pelle KD (Éds.) Encyclopedia of the Modern Olympic Movement. Westport, CT : Greenwood Press, 283-287.

Photo :
Les Français Andrée Joly et Pierre Brunet, médaillés de bronze en patinage artistique aux Jeux de Chamonix.
Source: olympic.org

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