L’âge de pierre du dopage

3 février 2018

Éric Pilote détient une maîtrise en Sciences de l’activité physique (Université Laval). Il est actuellement Conseiller en sport à la Direction du sport, du loisir et de l’activité physique du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur. Sport et Société est fier d’accueillir ce nouveau collaborateur.

« Tous les concurrents ayant bu de la potion magique sont disqualifiés ! » –  Astérix aux Jeux Olympiques, 1968

« La plus grande sottise de l’homme, c’est d’échanger sa santé contre n’importe quel autre avantage ». – Arthur Schopenhauer, philosophe (1788-1860)

Depuis la nuit des temps, l’Homme a tenté d’augmenter ses capacités grâce à diverses substances. À l’époque, il le faisait pour deux raisons : pouvoir subvenir à ses besoins en nourriture et pouvoir défendre son environnement. Deux activités qui requièrent des capacités physiques et mentales développées. Jusqu’au XIXe siècle, les substances utilisées dérivaient principalement des végétaux et des animaux. Aujourd’hui, les produits utilisés pour le dopage sont des médicaments détournés de leur finalité.

De nos jours, il est intéressant de remarquer que par convention tacite, le dopage ne relève que du monde sportif. Pourtant, au départ, ce terme semblait s’appliquer à tout le monde. Il apparaît au XVIIe siècle dans les colonies d’Amérique. En 1624, les immigrés hollandais achetèrent l’île de Manhattan et fondèrent New Amsterdam (qui allait devenir plus tard New York). L’aliment de base des ouvriers employés à la construction des immeubles était une sorte de bouillie, qu’ils appelaient « doop », et dont la recette n’a pas survécu. Le « doop » était une mixture servant à augmenter artificiellement le rendement des hommes, et même celui des animaux domestiques.

À l’origine de plusieurs décès brutaux par tachycardie (accélération du rythme cardiaque), il fut plus tard interdit en raison de sa toxicité. Autre origine du terme dopage, le mot « dop » ou « dope » était utilisé en Afrique du Sud par les Boers à la fin du XVIIIe siècle. Il désignait « une boisson forte que les Bantous utilisaient lors de cérémonies rituelles […] et qui contenait des extraits de noix de cola, de l’alcool et de la xanthine (dérivée organique qui donne la couleur jaune à l’urine) ». Le mot doping apparaît en 1903 et, dès 1931, figure couramment dans les publications scientifiques anglophones succédant ainsi au mot « stimulant » jusqu’alors utilisé. L’équivalent français « dopage » naît vers 1921.

Voici la nomenclature de diverses substances utilisées de l’Antiquité au XIXe siècle pour accroître, parfois avec succès, les capacités physiques et psychologiques chez l’homme.

Alcool

Effets/propriétés
Euphorisant
Stimule l’ardeur, le courage et l’entrain
Analgésique

Note
Produits: bière, vin, spiritueux
Connu depuis la nuit des temps

Ancolie

Origine
Afrique

Effets/Propriétés
Stimule l’ardeur, le courage et l’entrain

Note
On s’en frotte les mains, car sa consommation est mortelle Un des rares exemples d’utilisation externe d’une substance.

 

Anthopophagie

Origine
Égypte

Efffets/Propriétés
Augmente la force

Note
Les tribus primitives dévoraient leurs ennemis.
On mange surtout le coeur, le foie, les testicules et on boit le sang pour acquérir les qualités du corps du défunt

Bétel

Origines
Inde
Indonésie
Malaisie
Papouasie

Effets/Propriétés
Stimulant
Coupe-faim
Médicament

Note
Employé depuis plus de 2000 ans
Noicit les dents

Café

Origines
Amérique du Sud
Afrique équatoriale

Effets/Propriétés
Stimulant

Note
Le principe actif est la caféine
Deux variétés : arabica (AME) et robusta (AFR)

Cath

Origines
Éthiopie
Somalie

Effets/Propriétés
Stimulant
Coupe-faim
Résistance à la fatigue
Augmente la force
Stimule l’ardeur, le courage et l’entrain

Note
Le principe actif est la caféine
Deux variétés : arabica (AME) et robusta (AFR)

Champignon hallucinogène

Origine
Europe

Effets/Propriétés
Augmente la force
Aiguise les sens (ouïe, vue) ou les facultés intellectuelles
Hallucinogène
Augmente l’agressivité

Note
Utilisé par les athlètes en préparation aux Jeux Olympiques anciens
Variété consommée : l’amanite tue-mouche

Chanvre - Cannabis

Origines
Asie centrale
Inde
Afrique du Nord

Effets/Propriétés
Stimulant
Augmente la force
Euphorisant

Note
Utilisé pour fanatiser les guerriers
Produits : marihuana, haschisch, kif
Connu depuis la haute Antiquité

Coca

Origines
Pérou
Bolivie

Effets/Propriétés
Stimulant
Coupe-faim
Résistance à la fatigue
Augmente la force

Note
Utilisée depuis 4500 ans
Le principe actif est la cocaïne

Éphédra

Origine
Chine

Effets/Propriétés
Stimulant
Résistance à la fatigue
Médicament
Augmente la résistance cardiaque

Note
Son utilisation remonte à 5000 ans av. J-C
Tient les soldats éveillés durant les conflits
Alcaloïde: l’éphédrine

Gingseng

Origine
Extrême-Orient

Effets/Propriétés
Résistance à la fatigue
Stimule l’ardeur, le courage et l’entrain

Note
Utilisé depuis 3000 ans
Considéré comme une essence souveraine
À l’époque, la plante la plus dispendieuse du monde

Guarana

Origine
Amazonie

Effets/Propriétés
Stimulant
Coupe-faim
Médicament
Aphrodisiaque

Note
Utilisé lors des longues journées de chasse
Renferme de la caféine et des tannins

Iboga

Origines
Gabon
Congo

Effets/Propriétés
Stimulant
Résistance à la fatigue
Augmente la force

Notes
Utilisé pour la chasse, les longues danses rituelles et les périodes de veille nocturne
Utilisé par les cyclistes dans les années 1950 et 1960 (interdit par l’UCI en 1967)

Kava-kava

Origine
Îles du Pacifique Sud

Effets/Propriétés
Aiguise les sens (ouïe, vue) ou les facultés intellectuelles
Augmente l’agressivité

Note
Utile aux chasseurs et aux guerriers lors des conquêtes des nouvelles îles

Kola

Origine
Afrique équatoriale

Effets/Propriétés
Stimulant
Coupe-faim

Notes
S’apparente aux amphétamines
Utilisé par les coureurs de brousse, les travailleurs en force et les membres des caravanes

Mandrogore

Origine
Méditerranée

Effets/Propriétés
Stimulant
Médicament
Sédatif
Hallucinogène
Aphrodisiaque

Note
Utilisée depuis 3000 ans av. J-C
Selon la légende, pousse sous les potences, sa croissance étant favorisée par le sperme des pendus

Maté

Origine
Paraguay

Effets/Propriétés
Stimulant
Coupe-faim
Aiguise les sens (ouïe, vue) ou les facultés intellectuelles

Note
Utilisé par certains sportifs, notamment en cyclisme, sous le nom d’élixir de Saintonger (fin du 19e siècle)

Pavot

Origine
Asie

Effets/Propriétés
Coupe-faim
Résistance à la fatigue
Euphorisant
Médicament
Analgésique

Note
Première traces d’utilisation : 4000 ans av. J-C
Un des produits inauguraux
Dérivés : opium (et son alcaloïde, la morphine)

Peyolt

Origine
Mexique

Effets/Propriétés
Résistance à la fatigue
Euphorisant
Hallucinogène

Note
Employé lors des longues marches et escalades
Le plus ancien des hallucinogènes connus
Principe actif : la mescaline

Sueur

Origine
Nouvelle-Guinée

Effets/Propriétés
Augmente la force

Note
On boit la sueur des guerriers célèbres pour devenir aussi forts qu’eux

Tige de saule

Origine
Europe

Effets/Propriétés
Stimulant
Résistance à la fatigue

Note
Utilisée par les gladiateurs lors des Jeux du Cirque pour pouvoir combattre malgré fatigue et blessures (400 av. J-C)

Viande

Origine
Grèce

Effets/Propriétés
Augmente la force

Note
Le genre d’animal consommé dépend de la discipline pratiquée : chèvre pour les sauteurs, taureau pour les boxeurs, porc pour les lutteurs

Sources

Laure P (1995). Le dopage. Paris : PUF, 15-43; Noret A (1986) Le doping. Que sais-je? Paris : PUF, 12-17.

Les débuts d’une législation
La première « loi » antidopage est d’origine belge. Elle fut promulguée le 2 avril 1965. Deux mois plus tard, le 1er juin, la France se dote également d’une loi similaire. Cette loi « autorisait le prélèvement avant, pendant et après la compétition d’échantillons d’urine, de salive ou du ravitaillement en possession du sportif ou du soigneur. Les vêtements, bagages et l’équipement pouvaient également faire l’objet d’un contrôle ». La peine encourue pour dopage était exclusivement pécuniaire : une amende qui variait de 500 à 15 000 francs (125 $ à 4 000 $).

Cependant, on prévoyait une peine de prison pouvant aller d’un mois à un an et une amende (500 à 15 000 francs) ou l’une de ces deux peines « pour les personnes ayant facilité le dopage ou incité à celui-ci ». S’il y avait lieu, on appliquait également pour ces personnes les articles du Code pénal concernant l’homicide involontaire et les coups et blessures involontaires, en doublant les peines prévues. L’interdiction du dopage par le Comité International Olympique apparaît pour la première fois dans la Charte olympique de 1971 sous la forme d’une annexe « à inclure dans les règles principales, après avis de la Commission médicale ».

La première liste noire
Suite logique à l’adoption de la première loi antidopage, la première liste de produits interdits apparaît. Elle comprend les substances « déterminées par le règlement d’administration publique qui sont destinées à accroître artificiellement et passagèrement ses possibilités physiques et sont susceptibles de nuire à sa santé ». Elle prohibe tous les médicaments en vente sous ordonnance ainsi que d’autres produits comme l’alcool, l’éther et les stupéfiants. Cette liste fondée sur les notions d’éthique et de danger pour la santé, « est rédigée de telle façon qu’elle ne puisse pas être utilisée comme une source d’information par les sportifs qui souhaiteraient se doper. C’est la raison pour laquelle les noms habituels des produits sont remplacés par leur équivalent chimique. Cela, d’ailleurs, la rend incompréhensible à la plupart des médecins, ce dont certains se sont plaints ».

Les lois de 1965 n’ont pas mis un terme au dopage. Loin de là. Même qu’elles connurent beaucoup de difficultés dans leur application. Il n’en demeure pas moins que les pays instigateurs font figure de pionniers et que la promulgation de ces deux lois constitue un tournant majeur dans la lutte contre le dopage.

La longue histoire du dopage devrait servir de mise en garde à tous les décideurs publics modernes qui sont à la recherche d’une solution rapide et facile à ce problème.

Références
Houlihan B (1999). Dying to win. Doping in sport and the development of anti-doping policy. Strasbourg: Council of Europe Publishing, 33-34.

Landry F, Yerlès M (1996). « Requis de « nature » : contrôles de dopage et de féminité ». Dans : 1894 – 1994 Un siècle du Comité International Olympique. L’Idée – Les Présidents – L’Oeuvre. Vol. III : Les présidences de Lord Killanin (1972-1980) et de Juan Antonio Samaranch (1980- ). Série dirigée par Raymond Gafner. Lausanne : Éditions du CIO, 255.

Laure P (2000).  « Listes noires ». Dans : Siri F (Ed.) La fièvre du dopage. Du corps sportif à l’âme du sport. Paris : Éditions Autrement, 51-64.

Laure P (1995). Le dopage. Collection Pratiques corporelles. Paris : PUF, 7-43.

Le Noé O (2000). « Comment le dopage devint l’affaire des seuls sportifs ». Dans : Siri F (Ed.) La fièvre du dopage. Du corps sportif à l’âme du sport. Paris : Éditions Autrement, 77-91.

Mondenard JP de, Chevalier B (1981). Le dossier noir du dopage. Les produits – les dangers – les responsables. Paris : Hachette, 13-26.

Noret A (1986). Le doping. Collection Que sais-je? Paris : PUF, 12-29.

Treutlein G (1993). « Dopage : Rôle des médecins et des scientifiques ». Revue EPS, No 244, novembre-décembre, 71-74.

Wilson W, Derse E (Eds.) (2001). Doping in Elite Sport. The Politics of Drugs in the Olympic Movement. Champaign : Human Kinetics, 294 p.

Illustration:
Le pancrace est une forme de combat gymnique pratiquée dans l’Antiquité.
Source: le-dopage-des-cadres.webnode.fr/news/i-lhistoire-du-dopage

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