Les 5es Jeux Olympiques d’hiver: 1948 –
Saint-Moritz – Suisse

12 février 2018

Éric Pilote détient une maîtrise en Sciences de l’activité physique (Université Laval). Il est actuellement Conseiller en sport à la Direction du sport, du loisir et de l’activité physique du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur. Sport et Société est fier d’accueillir ce nouveau collaborateur.

La candidature
La période qui suit la Seconde Guerre mondiale est, bien entendu, très perturbée car les pays européens, qui sont le « centre nerveux de l’olympisme », ont d’autres chats à fouetter qu’à penser à une chose aussi secondaire que le sport. Pourtant, les Jeux Olympiques qui n’ont pas eu lieu en 1940 et 1944, ne peuvent attendre. Pour le CIO, il n’y a pas d’alternative : c’est continuer immédiatement ou mourir.

Il s’agit ici sans doute de l’un des moments les plus difficiles de l’histoire olympique. La Finlande a perdu durant sa guerre contre l’URSS de très grands champions dont plusieurs candidats à des titres olympiques. L’Allemagne, elle aussi, perd bon nombre de ses champions qui se sont couverts de gloire aux Jeux de Berlin et de Garmisch-Partenkirchen.

Le CIO attendit jusqu’en septembre 1946, lors de sa 40e Session tenue à Lausanne (première Session d’après-guerre), pour élire officiellement, et par acclamations, Sigfrid Edström à titre de président du CIO. Ce dernier occupait ce poste de façon intérimaire depuis le décès du comte Baillet-Latour en janvier 1942.

Pour les Jeux d’hiver de 1948, seuls Saint-Moritz et Lake Placid font connaître leur intérêt pour organiser l’événement. Il avait été bien tentant d’accorder les Jeux aux États-Unis, car l’enthousiasme à leur égard reste intact. Mais au lendemain de la guerre, un voyage outre-Atlantique est trop coûteux pour des CNO privés de ressources (Lunzenfichter 2010). La ville de Saint-Moritz est donc désignée le 14 février 1946 à la suite d’un vote postal dépouillé à Lausanne et tenu secret jusqu’à la 40e Session. Le 6 septembre 1946, les 26 membres du CIO présents à la Session n’ont qu’à entériner le vote. En tant que pays neutre, la Suisse offrait des conditions relativement favorables pour l’infrastructure d’une grande fête sportive.

L’organisation

Qui doit-on inviter à la fête?
Sur la question de savoir qui devrait être invité aux Jeux d’été à Londres et à ceux d’hiver à Saint-Moritz, le CIO suivit la tradition établie depuis 1920 : seules les nations possédant un CNO devaient recevoir une invitation, et les pays occupés, donc l’Allemagne et le Japon, pourraient être ignorés aussi longtemps qu’ils n’auraient pas formé leur propre gouvernement (Lennartz 1994). L’Italie, qui a un CNO, peut venir participer aux épreuves olympiques. Comme aux Jeux de 1920 à Anvers, après la Première Guerre mondiale, les Jeux de 1948 sont une célébration des pays vainqueurs de la Seconde Guerre.

Quant aux Soviétiques, enfin reconnus par le CIO, ils ont préféré différer leur venue. Cependant, ils dépêchent à Saint-Moritz une délégation de dix observateurs (avec caméras et calepin de notes) afin de déterminer où se situerait l’URSS dans le classement des pays médaillés s’ils avaient effectivement envoyé des athlètes (Forsyth 2004). La Russie, bien qu’ayant été l’un des membres fondateurs du CIO, n’a participé à aucune épreuve olympique depuis les Jeux d’Anvers en 1920. Avec le système qu’ils avaient développé, ils furent en mesure de déterminer que leurs athlètes auraient dominé la majorité des épreuves et que l’URSS aurait été la nation ayant remporté le plus grand nombre de médailles. En se basant sur ses résultats préliminaires, l’URSS demanda officiellement au CIO, en 1951, d’être membre en règle. Après une absence de quarante ans, ils participeront aux Jeux d’été de 1952 (Forsyth 2004).

Les nouveaux pays qui font leur entrée aux Jeux Olympiques d’hiver sont le Chili, le Danemark, l’Islande, la Corée et le Liban.

Les temps sont durs
L’effort de guerre ayant vidé les coffres de la plupart des pays participants aux Jeux, ces derniers durent faire face à un manque de ressources financières et humaines. Les effets de la guerre ayant eu un impact significatif sur les athlètes, quelques-uns d’entre eux se présentèrent à Saint-Moritz avec de l’équipement inadéquat ou sans d’équipement du tout. Certaines délégations prêtèrent de l’équipement à leurs collègues plus démunis afin qu’ils puissent prendre part aux compétitions.

L’âge des participants était également un rappel de ce qui venait de se passer. Les athlètes étaient en moyenne plus âgés que lors des Jeux d’hiver précédents. La Guerre avait en effet interféré avec le développement et l’entraînement de la génération de sportifs qui suivait les participants à Saint-Moritz (Constable 1996).

Des plaintes…
Bien que Saint-Moritz ait été considéré comme l’une des stations alpines les plus populaires au monde, les organisateurs reçurent des commentaires plutôt mitigés de la part des participants. On se plaignait des chambres d’hôtel où il faisait trop froid, du manque de nourriture nord-américaine, et de l’incapacité de la plupart des hôtels à accueillir une équipe au complet (Forsyth 2004).

En raison des infrastructures limitées, tous les participants devaient être prêts et en uniforme avant d’arriver sur les sites de compétition, et ce, puisqu’il n’y avait pas de vestiaire sur place.

Bobsleigh. Dès le début des compétitions, une crise éclata lorsqu’on crut que l’équipe américaine de bob à deux avait été victime de sabotage. En effet, le matin de la compétition leur engin fut retrouvé avec des écrous détachés, une des poignées servant à la poussée cassée et le boulon tenant le volant dévissé. En vérité, il s’agissait plutôt d’un accident. L’endroit où était entreposé l’équipement des Américains servait également de garage pour le Comité d’organisation. Dans la nuit, on avait garé une voiture et le chauffeur, en reculant dans la noirceur, avait heurté et renversé l’engin lui causant tous ces dommages. N’ayant aucune idée qu’il avait causé du tort, le chauffeur n’avait pas rapporté l’incident aux autorités compétentes. Quand il s’aperçut que l’affaire prenait beaucoup d’ampleur, il alla de lui-même voir les organisateurs pour leur dire que c’était lui qui avait malencontreusement amoché l’engin américain (Constable 1996).

Une autre controverse toucha les épreuves de bob à quatre. Cette fois-ci, un tuyau d’approvisionnement se cassa et l’eau inonda la piste tout juste après la descente de l’équipe américaine, qui venait de réaliser un excellent chrono. Les officiels fermèrent la piste pour la réparer et annoncèrent que toutes les descentes seraient reprises le lendemain. En furie, le pilote américain insista pour que sa descente compte et menaça de se retirer. Son entraîneur réussi à le calmer et, le lendemain, l’équipe américaine remporta l’or (Constable 1996). Il est intéressant de noter que l’équipe américaine avait un poids total de 898 livres (Wallechinsky et Loucky 2009).

Hockey sur glace. Les contradictions, la confusion et les conflits au sujet du statut « amateur » des hockeyeurs ont atteint un sommet inégalé à l’occasion du tournoi olympique de hockey aux Jeux d’hiver de 1948. Cette affaire est reconnue encore de nos jours comme la controverse « amateur-professsionnel » la plus embrouillée qu’ait connu le CIO.

En 1948, deux équipes revendiquèrent le droit de représenter les États-Unis lors des Jeux d’hiver.  La première équipe provenait de l’Amateur Athletic Union (AAU) et la seconde de l’Amateur Hockey Association (AHA). D’un côté, le CIO et le CNO américain (USOC) clament que l’équipe de l’AHA a des connotations professionnelles parce qu’elle est commanditée par des propriétaires d’arénas qui abritent des clubs professionnels (Powers 1991).  De l’autre, l’International Ice Hockey Federation (IIHF) et le CNO suisse allèguent que l’équipe de l’AAU n’est plus admissible parce que l’AHA est l’organisation qui régit le hockey aux États-Unis. Malgré tout cela, les deux équipes sont envoyées en Europe, l’une par voie aérienne (AAU) et l’autre par voie maritime à bord du transatlantique Queen Elisabeth (AHA).

La Commission exécutive du CIO, alertée qu’une situation délicate allait se présenter parce que les États-Unis avaient envoyés deux équipes, décide donc, pour des raisons techniques concernant l’inscription des deux équipes américaines, qu’elles ne peuvent pas participer au tournoi olympique. Cette décision provoque de vives contestations de la part du Comité d’organisation suisse : le président du Comité d’organisation, Albert Mayer, assure au CIO que peu importe leur décision, le tournoi de hockey aurait lieu comme prévu avec l’équipe de l’AHA. Le CIO radoucit alors sa position et décide que l’équipe de l’AHA pourra commencer le tournoi si le statut d’amateur des athlètes est confirmé. Le président de l’USOC, Avery Brundage, qui est également membre de l’AAU et vice-président du CIO (et bientôt son futur président), n’est pas du tout d’accord et proteste : « Si l’équipe de l’AHA participe, ce sera la fin de l’USOC. Je retire l’équipe américaine au grand complet des Jeux » (Lyberg 1989a, Constable 1996). Un vote s’effectue sur deux propositions émises par des membres : a) celle du marquis de Polignac (FRA) qui demande qu’aucune des deux équipes américaines ne participe, et b) celle de Rodolphe Seeldrayers (BEL) qui demande que seule l’équipe de l’AHA participe. C’est la première proposition qui l’emporte par 16 voix contre 10, et aucune équipe américaine ne peut donc prendre part au tournoi (Lyberg 1996, MacDonald 1998b). Un communiqué de presse annonçant la décision est émit à 19 h.

Cependant, il s’avère que le Comité d’organisation a besoin du tournoi de hockey sur glace — et de son succès — pour assurer le financement de l’ensemble des Jeux d’hiver.  En dépit de la décision du CIO, le Comité suisse et l’IIHF permettent à l’équipe de l’AHA de participer au tournoi et de jouer son premier match.

Le Comité d’organisation émet le communiqué suivant quarante minutes après celui du CIO :

Le Comité Nationale Olympique Suisse a décidé, conformément aux Règles olympiques, que les Suisses, et seulement eux, sont responsables du tournoi de hockey. En conséquence, ils sont les seuls habilités à décider quelles équipes peuvent participer, et l’équipe de l’AHA y prendra part car elle est affiliée à l’IIHF. Le CIO n’a aucun droit de regard en ce sens. Dans ce cas, le tournoi aura lieu tel que prévu avec l’équipe de l’AHA (Constable 1996).

Le CIO nomme alors un comité spécial de trois membres pour discuter de l’affaire avec l’IIHF et trouver un compromis. Lors de cette réunion, ponctuée de plusieurs échanges verbaux assez violents et crus, l’IIHF menace de transférer toutes les équipes à Zurich et à Bâle et d’organiser un Championnat du monde (Lennartz 1994, Lyberg 1996). On s’entend alors pour que l’IIHF fasse une suggestion de solution au CIO d’ici la fin de la journée. Une fois l’heure limite dépassée et n’ayant reçu aucune nouvelle de la part de l’IIHF, le CIO, dans ces conditions et placé devant le fait accompli, frappe et prend les décisions suivantes (CIO 1948) :

  • le tournoi de hockey sur glace qui se dispute actuellement dans le cadre des Jeux à Saint-Moritz n’est pas olympique et le résultat de ses matches ne figurera pas dans le palmarès des Jeux d’hiver de 1948;
  • de protester auprès du COS pour avoir maintenu la participation de l’AHA;
  • de ne plus reconnaître l’IIHF comme Fédération internationale régissant ledit sport amateur dans le monde.

La nouvelle soulève un si grand tollé dans le monde — et tout particulièrement en Suisse — que le Comité d’organisation se sent dans l’obligation, en raison de ses soucis financiers évidents (les revenus du tournoi de hockey comptaient pour 50 % du budget total), de tenir le tournoi comme prévu, mais sous réserve que les matchs joués par l’équipe américaine de l’AHA ne compteront pas dans le classement général.

Devant pareil « embrouillamini », et les opinions se trouvant de surcroît fort partagées au sein de la famille olympique, le CIO se voit à son tour contraint de se ranger du côté de la proposition suisse et d’en assumer les conséquences risibles aux yeux d’un bon nombre (CIO 1948, Lyberg 1989a) :

  • le tournoi de hockey sur glace sera effectivement « olympique »;
  • les matchs joués par l’équipe de l’AHA ne compteront pas au classement général;
  • les médailles et les diplômes ne seront remis qu’aux trois meilleures équipes;
  • l’IIHF sera suspendue à partir du 9 février 1948.

Quoique classée « officieusement » quatrième, l’équipe de l’AHA ne figure pas dans les palmarès officiels des Jeux d’hiver de 1948. Fait à noter, les Américains ont battu la Pologne 23 à 4 et l’Italie 31 à 1. Les joueurs de l’équipe de l’AAU, qui avaient pourtant participé à la Cérémonie d’ouverture des Jeux, n’eurent pas d’autre choix que de faire les touristes ou de retourner à la maison. À la suite de cet incident, le CIO coupa les ponts avec l’IIHF.

Par la suite, une Commission formée d’Albert Mayer (SUI), Sidney Dawes (CAN), John Coleridge Patteson (CAN) et Olaf Ditlev-Simonsen (NOR) est nommée par le CIO afin de revoir le problème et de régulariser ses relations avec l’IIHF. Le rapport suivant est adopté à l’unanimité à la 45e Session tenue à Copenhague (DEN) en mai 1950 :

Le CIO est conscient des qualités que représente le sport du hockey sur glace et de la faveur qu’il rencontre auprès de ses adeptes quand il est bien réglementé et contrôlé. C’est pourquoi le CIO regrette l’obligation dans laquelle il s’est trouvé de rompre les relations avec la Ligue internationale régissant ce sport, quand elle a refusé de se soumettre aux Règles des Jeux Olympiques et de reconnaître l’autorité du CIO. Cependant, ayant appris que les Règles de cette Ligue avaient été complètement modifiées, le CIO est amené à nourrir l’espoir que le hockey sur glace va pouvoir être appelé à reprendre sa place dans les Jeux Olympiques d’hiver (Lyberg 1989a).

En mars 1951, lors de son IIe Congrès mi-annuel, l’IIHF décide de ne plus participer aux Jeux Olympiques d’hiver (Gueorguiev 1995). Le CIO lève la suspension de l’IIHF en mai 1951, après qu’on ait modifié les règlements de la fédération pour les rendre conformes à ceux du CIO et qu’un accord ait été conclu entre l’AHA et l’AAU (Gueorguiev 1995). Lors de son XXXVe Congrès, en août 1951, l’IIHF confirme sa réconciliation totale avec le CIO. Il y aura donc du hockey sur glace aux Jeux d’hiver de 1952.

À part cet imbroglio incomparable, d’autres problèmes se présentèrent durant le tournoi en raison de la patinoire extérieure. Durant les journées ensoleillées, les joueurs devaient se mettre du noir (de la suie) sous les yeux pour empêcher d’être éblouis par les reflets de la glace et éviter ainsi de perdre la rondelle des yeux. Durant les journées neigeuses, le jeu était interrompu à de multiples occasions parce qu’on perdait la rondelle dans la neige qui s’accumulait sur la patinoire. À certaines occasions, il neigeait tellement qu’on devait arrêter le jeu à toutes les quinze minutes afin de déneiger la surface. Durant les journées chaudes, le foehn (vent chaud venant de la Méditerranée) soufflait et rendait la glace molle et fondante.

Patinage artistique. L’Américain Richard « Dick » Button, âgé de 18 ans, sait tout faire, toutes les combinaisons techniques qui existent. Il a une détente tout à fait hors du commun qui annonce une nouvelle dimension dans le patinage masculin. L’ère des « danseurs-athlètes » est ouverte. Durant sa routine aux Jeux, il exécute pour la première fois un « double axel », c’est-à-dire deux tours complets suivis d’un demi-tour pour finir en atterrissant de reculons. De nos jours, ce mouvement fait partie du répertoire de tous les patineurs de calibre mondial, mais en 1948, personne encore ne l’avait exécuté dans une compétition majeure. Tous les juges lui donnèrent la première position à l’exception du juge suisse qui donna sa préférence à son compatriote et champion du monde Hans Gerschwiler.

La grande force de la Canadienne Barbara Ann Scott résidait dans sa capacité à réussir à la perfection les figures imposées qui comptaient pour soixante pourcent de la note finale. Son régime d’entraînement de huit heures par jour pendant des années l’avait amené à ce niveau. En 1947, elle remporta le championnat européen et le championnat du monde (la première non-européenne à réussir l’exploit), et devint une héroïne au Canada. À son retour d’Europe, en mars 1947, le maire de sa ville natale, Ottawa, lui remit les clés d’une rutilante Buick décapotable jaune. Cependant, l’annonce de la remise de ce cadeau vint aux oreilles d’Avery Brundage, président du CNO américain et vice-président du CIO qui en avisa le président du CIO, Sigfrid Edström. Deux mois plus tard, on apprenait que le statut d’amateur de Scott était en révision et que ses chances de réaliser son rêve d’être championne olympique étaient menacées. Le fait d’avoir accepté la voiture comme cadeau était une violation directe de la Règle 3 du Code olympique sur l’amateurisme qui stipulait « qu’un athlète amateur ne pouvait pas accepter de cadeau, d’argent ou d’avantages matériels ». La presse canadienne tomba à bras raccourcis sur Brundage et ce dernier fut victime d’une vicieuse et cynique attaque médiatique; les journalistes criant haut et fort que Brundage avait interféré dans une affaire qui était en dehors de sa juridiction (Wenn 1991). L’Amateur Athletic Union of Canada, l’organisation responsable de la participation canadienne aux Jeux Olympiques, prit la responsabilité de toute l’affaire en affirmant que c’était elle qui avait dit à Scott que son statut ne serait pas affecté si elle acceptait le cadeau (Forsyth 2004). Pertubée par les événements, Scott renonça à la voiture afin de pouvoir conserver son statut amateur et participer aux Jeux. Elle remporta la médaille d’or en recevant un classement de première place de la part de sept des neuf juges (les juges autrichien et britannique plaçant première leur compatriote). Immédiatement après les Jeux, Scott devint professionnelle et repris possession de sa voiture.

Patinage de vitesse. Le foehn fit de nouveau des ravages et rendit la glace molle et fondante. Les patineurs Norvégiens raflèrent six des douze médailles en jeu, dont l’or aux 500, 1 500 et 5 000 mètres.

Dans la course du 5 000 mètres, celui qui détient le record du monde de la distance depuis sept ans, le Suédois Ake Seyffarth, est sûr de pouvoir l’emporter. Comme apéritif, il s’est offert la médaille d’argent du 1 500 mètres. Dans le dernier tour du 5 000 mètres, il file assurément vers la médaille d’or. Il ne lui reste que 300 mètres à franchir quand surgit de nulle part un photographe qui veut immortaliser l’exploit en plein effort et de face. Cet étourdi bondit sur la glace au moment où Seyffarth lance son sprint final. La collision est inévitable et le photographe vole d’un côté et Seyffrath de l’autre. Le temps de se relever et de se remettre en marche, Seyffrath finira au 7e rang à plus de huit secondes du vainqueur et surtout à 24 secondes de son record du monde (Mogore 1989).

Saut à ski. Le plus fameux des sauteurs norvégiens, Birger Ruud, a déjà gagné l’or aux Jeux de Lake Placid en 1932 et à ceux de Garmisch-Partenkirchen en 1936. Il se présente à Saint-Moritz comme capitaine de l’équipe norvégienne. Cependant, le temps doux ayant rendu la piste d’élan dans un état lamentable et le vent s’étant levé, ce dernier remplaça le nom du dernier sauteur sur la liste par le sien. Comme on dit, « l’expérience ne s’achète pas » et Ruud voulu mettre toutes les chances du côté des Norvégiens. La décision porta fruit, car les Norvégiens s’emparèrent des trois premières places du podium, Ruud remportant même la médaille d’argent.

Ski alpin. N’ayant eu qu’une seule épreuve au programme des Jeux d’hiver de 1936, le ski alpin se retrouve avec trois épreuves officielles séparées en 1948 : la descente, le slalom et le combiné alpin (descente-slalom); mais si la descente compte pour le calcul du combiné, le CIO exige qu’un second slalom (pour le calcul de ce combiné) soit disputé sans qu’il donne un autre titre (Deschiens 1979). Pour la première fois de l’histoire, il y a plus de pays engagés en ski alpin qu’en ski de fond (près du double).

La descente du Français Henri Oreiller, que l’on surnomme le « fou descendant », est un morceau d’anthologie du ski. Sa manière de skier agace les puristes de la discipline. À prime abord, son style est une injure au classicisme. Mais ce dernier a un tel sens de l’équilibre qu’il peut, justement, ne pas skier comme les autres. Sa connaissance approfondie des problèmes techniques et en particulier de l’aérodynamisme va faire de lui un innovateur : il prend grand soin de porter un anorak étroit et de serrer ses pantalons pour éviter toute résistance de l’air dans ses descentes (Berlioux 1964). Il surveille également le fartage des skis. La difficulté majeure du parcours de descente est un passage extrêmement redoutable nommé le « Mur de la sorcière ». Les quelques témoins qui voient Oreiller passer ce mur en ressortent stupéfaits : « Il aborde le mur à toute vitesse, décolle en complet déséquilibre du sol, le corps rejeté vers l’arrière. Il reprend contact avec le sol sur un seul ski, l’autre demeurant un moment en l’air et de travers. Et d’un seul coup, il reprend la ligne et se lance encore plus vite en avant. Pas un seul skieur au monde n’aurait pu, dans cette position et à cette vitesse, éviter la chute » (Lagorce et Parienté 1972). Il remporte l’or dans la descente (par quatre secondes devant son plus proche rival), le bronze au slalom et l’or dans le combiné nordique. On expliquera plus tard que « le fond technique d’Oreiller est extrêmement solide et que son « ski fou » n’est en somme, que l’adaptation d’une très complète technique de base à un sens de l’équilibre invraisemblable. Il est, en somme, un jazzman qui improvise, mais seulement après avoir répété ses gammes des milliers de fois » (Lagorce et Parienté 1972). Les athlètes français sont les grands gagnants des épreuves alpines récoltant cinq des neuf médailles en jeu. Écoeuré par les querelles techniques qui suivirent sa consécration, Oreiller abandonna le ski pour la course automobile. Il trouvera la mort à 36 ans dans sa Ferrari, à l’automne 1962, au Grand Prix de Paris, disputé sur l’autodrome de Monthléry.

Ski de fond. Lors des Jeux d’hiver de 1948, une évidence saute aux yeux : le ski de fond, s’il n’a pas régressé, n’a pas non plus progressé ni fait beaucoup de nouveaux adeptes (Lagorce et Parienté 1972).

Les Suédois amassent une belle collection de médailles : les trois premières places au 15 km, les deux premières places au 50 km et la première place au relais 4 x 10 km avec plus de huit minutes d’avance sur les Finlandais.

Sport en démonstration. Pour la première et dernière fois aux Jeux d’hiver, on assiste à une épreuve de pentathlon d’hiver (escrime, tir au pistolet, équitation, descente et ski de fond). Les Suédois avaient réussi, à l’aide d’un lobbying auprès du CIO, à faire inclure cette épreuve aux Jeux.  Le CNO suisse intercéda pour que de « vraies » médailles soient distribuées dans cette discipline. Les Suisses ne purent convaincre le CIO et celle-ci se retrouva en « démonstration » en raison du peu de soutien reçu de la part des membres et fut supprimée lors de la Session de 1949 (Constable 1996, Lennartz 1994).

Quatorze participants, la plupart venant de Suède, de Grande-Bretagne et de Suisse, prirent part aux compétitions. Cependant, plusieurs événements malencontreux eurent vite fait de réduire le nombre de participants et de tourner en ridicule la compétition. Lors de la descente, Josef Vollmeir (SUI) chuta et dû être sorti en civière. Le Suédois Clas Engell franchit la ligne d’arrivée et chuta se cassant la jambe. Les épreuves équestres mirent hors circuit d’autres participants en raison, notamment, du parcours mou et boueux qui faisait glisser et chuter les chevaux (Constable 1996, Forsyth 2004).

L’intérêt médiatique augmente
À Saint-Moritz, la presse commence à s’intéresser plus sérieusement aux Jeux d’hiver. En effet, 498 journalistes et photographes de 38 pays sont présents. Il y a également 72 reporters radio et 47 techniciens. Quatre organismes de télévision ont démontré de l’intérêt et ont envoyé sur place des observateurs : la British Broadcasting Company (BBC) ainsi que trois sociétés américaines (National Broadcasting Company, Columbia Broadcasting System, DuMont Graphic House) (COS 1951).

L’héritage
Malgré tous les pépins rencontrés, la ville de Saint-Moritz a réussi son pari. Les Jeux ont été organisés sans problèmes financiers ou logistiques. Après tout, la Suisse n’avait pas souffert autant que ses voisines européennes de la destruction causée par la guerre; au contraire, elle en a plutôt profitée (Barney et coll. 2002). Les premiers Jeux d’hiver de l’après-guerre ont relancé la machine olympique. Bien que dans l’ensemble, les Jeux d’hiver de 1948 aient été une affaire relativement tranquille, cela n’était que le calme avant la tempête. Dans les années à venir, les questions touchant l’amateurisme, le nationalisme et le dopage vont éclipser rapidement les tentatives du CIO de faire la promotion des Jeux Olympiques comme étant une occasion et un lieu d’échanges pacifiques et de contacts entre les peuples du monde entier.

En conclusion du Rapport officiel, les dirigeants parlent déjà de l’ampleur des Jeux et des lourdes responsabilités qui incombent aux organisateurs :

Le développement qu’ont pris les sports d’hiver, non seulement au point de vue technique mais aussi en tant que manifestations sportives, impose des obligations au Comité International Olympique, aux Comités Nationaux Olympiques, aux Fédérations Internationales, et plus encore aux comités chargés de l’organisation des Jeux Olympiques d’hiver.

Le choix du lieu est d’une importance capitale. Tout d’abord il doit assurer suffisamment de neige, une bonne glace, une température maintenant la neige et la glace dans les meilleures conditions possibles pendant toute la période des concours afin d’assurer un déroulement normal et régulier du programme fixé.

[. . .] Le présent rapport vous en donne tous les détails dont les chiffres paraissent presque astronomiques et, par la suite, on ne peut qu’en prévoir une extension encore plus considérable (COS 1951).

Le Canada a inscrit 49 athlètes dans les épreuves des 5es Jeux d’hiver (incluant les épreuves en démonstration).

Au classement des médailles, le Canada se situe en 6e position avec trois médailles : deux d’or (hockey sur glace et patinage artistique simple féminin) et une de bronze (patinage artistique en couple). Il y avait huit membres originaires de la province de Québec.

Barney RK, Wenn SR, Martyn SG (2002). Selling the Five Rings : The International Olympic Committee and the Rise of Olympic Commercialism. Salt Lake City : University of Utah Press, 27-28, 56, 69-74, 183-191, 206-207.

Berlioux M (1964). Olympica. Paris : Flammarion, 723-757.

Comité International Olympique (1948). « Extrait du procès-verbal de la Session de Saint-Moritz 1948 ». Bulletin Officiel du Comité International Olympique, Mars, No 9, 7-16.

Comité Olympique Suisse (1951). Rapport général sur les Ves Jeux Olympiques d’hiver St-Moritz 1948. Lausanne : Secrétariat général du COS, 77 p.

Constable G (1996). The XI, XII, & XIII Olympiads : Berlin 1936 – St-Moritz 1948. The Olympic Century, Vol. 11. Los Angeles : World Sport Research & Publications, 101-119, 122-149.

Deschiens G (1979). Histoire des Jeux Olympiques d’hiver : Contribution à l’Histoire de l’Olympisme et des Sports du Froid. Morzine : Éditions Jean Vuarnet, 293 p.

Forsyth J (2004). « St.Moritz 1948 ». Dans : Findling  JE, Pelle  KD (Éds.) Encyclopedia of the Modern Olympic Movement. Westport, CT: Greenwood Press, 315-320.

Gueorgueiv N (1995). Analyse du programme des Jeux Olympiques d’hiver 1924-1998. Lausanne : CIO, 114 p.

Lagorce G, Parienté R (1972). La fabuleuse histoire des Jeux Olympiques. Paris : Éditions O.D.I.L., 541-560, 567-633.

Lennartz K (1994). « La présidence de Henri de Baillet-Latour (1925-1942) ». Dans : Gafner  R  (Éd.)  Un siècle du Comité International Olympique. L’Idée – Les Présidents – L’Oeuvre. Lausanne : CIO, Tome I : 210-211, 238-240, 269-271, 274-280.

Lunzenfichter A, Issert P (2006). Malheureux aux Jeux : Pourquoi, depuis vingt ans, Paris ne parvient pas à obtenir l’organisation des Jeux Olympiques d’été. Issy-Les-Moulineaux : Éditions Prolongations, 179 p.

Lyberg W (1989a). The IOC Sessions, 1894-1955. Lausanne : International Olympic Committee, 318 p.

Lyberg W (1996). Fabulous 100 Years of the IOC.  Facts – figures – and much, much more. Lausanne : IOC Publications, 410 p.

MacDonald G (1998a). Regime Creation, Maintenance, and Change : A History of Relations Between the International Olympic Committee and International Sports Federations, 1894-1968. Ph.D. Thesis. School of Kinesiology, University of Western Ontario, 133-140.

Mogore C (1989). La grande histoire des Jeux Olympiques d’hiver. Barberaz : Éditions AGRAF, 224 p.

Wallechinsky D, Loucky J (2009). The Complete Book of the Winter Olympics: The Vancouver Edition – Vancouver 2010. Vancouver : Greystone Books, 322 p.

Wenn SR (1991). « Give Me The Keys Please : Avery Brundage, Canadian Journalists, and the Barbara Ann Scott Phaeton Affair» . Journal of Sport History, 18(2): 241-254.

Photo:
La patineuse canadienne Barbara Ann Scott en 1946.

Source:
britannica.com. ( Fred Warrander – ONF/BAC (4309975).

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