Il y a un siècle, les Canadiens français entreprenaient leur marche vers l’excellence sportive

4 mars 2018

Serge Gaudreau travaille à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke où il a obtenu sa maîtrise en histoire en 1990. Auteur d’une centaines de textes dans différentes publications, Serge est un collaborateur de longue date de Sport et Société. Son dernier ouvrage « Les aventuriers de la Manche » est paru en 2017 aux Éditions JCL. Dans ce livre, l’historien trace le portait d’Omer Perreault, un nageur québécois, spécialiste des épreuves de longues distances.

Plusieurs observateurs pensent qu’en quittant la campagne pour la ville, les Canadiens français ont laissé derrière eux les conditions qui leur ont permis de devenir forts et endurants. Populaire au début du XXe siècle, cette théorie est fréquemment utilisée pour expliquer l’impuissance des francophones à produire un nombre de champions sportifs qui soit proportionnel à leur importance numérique, particulièrement à Montréal.

Nostalgiques, certains parlent du déclin de leur «race», déplorant son «affaiblissement partiel» et regrettant que «les superbes qualités physiques qui rendaient nos pères remarquables (…) ne nous aient pas été transmises intégralement». (1)

Fréquemment pointées du doigt, l’urbanisation, l’industrialisation, ainsi que la notion de progrès, dans sa conception de l’époque, font figure de coupables dans ce ramollissement. Dans le livre qu’il consacre aux athlètes canadiens-français, Édouard-Z. Massicotte écrit à ce sujet en 1909 : «sans les campagnes, où le progrès n’a pu encore tout changer, et où la race se renouvelle, nous ferions piètre figure dans ce siècle admirateur de l’athlétisme et des sports». (2)

Pour appuyer cette analyse, son auteur fait le profil d’une galerie de personnages dont les exploits, transmis par la tradition orale, sont dans la plupart des cas invérifiables. Quand ils ne sont pas carrément folkloriques. Comme l’a démontré Gilles Janson dans son livre «Emparons-nous du sport», au tournant du siècle, les succès des Canadiens français dans le sport organisé sont encore des cas exceptionnels. (3)

Ce n’est pas un hasard si cet appel à un passé glorieux survient au milieu de la première décennie du siècle. Pour les Canadiens français, cette période est marquée par une prise de conscience nationaliste sur le plan politique et par des revers dans le domaine sportif qui avivent une impatience grandissante.

À la crosse, le club du National tarde à se hisser au niveau des équipes championnes. Au hockey, le Montagnard et le National connaissent plus de bas que de hauts. Pire, leur retrait des grands circuits et le refus des autres équipes de les réintégrer renforcent le sentiment d’aliénation des Canadiens français qui se disent blackboulés par leurs rivaux anglophones.

Blackboulés et, tous s’entendent pour le reconnaître, dominés. Outrageusement. À côté des succès de l’Université McGill au rugby, ainsi que des triomphes du Shamrock et de ceux de la Montreal Amateur Athletic Association (MAAA), que l’on considère à ce moment comme l’association amateur la mieux rodée au pays, les francophones de la métropole ont peu de points de repère pour se comparer avec leurs compatriotes anglo-saxons.

Les allusions au complexe d’infériorité qui les dévore sont nombreuses et directes, comme en témoigne encore en novembre 1911 cet extrait tiré d’un journal montréalais : « (…) lorsque les Anglais verront les Canadiens français leur tenir tête et les battre souvent dans la plupart des sports et jeux auxquels ils se livrent eux-mêmes, ils n’en ressentiront que plus de respect pour eux. » (4)

Du sac de sel à la brouette
Inspirés par le passé, mais convaincus que le chemin de la réussite sportive passe par l’éducation des masses et la valorisation de l’exercice physique, des hommes tentent de rallumer la flamme qui sommeillerait dans le coeur de leurs compatriotes. Le plus connu d’entre eux est le docteur Joseph-Pierre Gadbois.

Né en 1868, le docteur Gadbois entreprend en 1902 une carrière journalistique à La Presse. (5) Vulgarisateur, apôtre de l’activité physique, il s’évertue à fouetter l’ardeur de ses lecteurs pour l’exercice et à promouvoir chez eux de nouvelles habitudes de vie -il est végétarien-, défendant le principe qu’une «race» en santé est une «race» forte.

Éducateur dans l’âme, Gadbois s’affirme également comme un élément actif de la communauté sportive montréalaise. Membre influent du club National, fondé en 1894, il n’hésite pas à utiliser ses chroniques pour inviter les francophones à encourager «leurs» équipes et à faire du sport une question d’affirmation nationale, un héritage qu’ils doivent «perpétuer sous peine de mentir à notre (leur) glorieux passé». (6)

En 1907, il pousse ses efforts plus loin. Irrité par les faibles performances des athlètes locaux lors des championnats canadiens d’athlétisme (21 septembre 1907), il propose d’organiser ici de grandes joutes olympiques afin de former une «élite athlétique chez les Canadiens-français (sic)». (7)

L’infatigable docteur est convaincu qu’il y a parmi les siens de grands athlètes qui ne demandent qu’à être découverts. Gagné à la formule des grands rassemblements qui est très populaire auprès des francophones, entre autres chez les raquetteurs, il met sur pied un concours inusité.

C’est ainsi que, le 31 octobre 1907, 117 concurrents se réunissent devant l’entrée principale des bureaux de La Presse pour prendre part à la course du sac de sel, une épreuve pendant laquelle chaque participant doit marcher la plus grande distance possible en portant un sac de sel de 200 livres. Profitant d’une publicité abondante puisque La Presse lui consacre sa «une» à plusieurs reprises, cette compétition suscite beaucoup d’intérêt. «Never in the city’s history were so many big men gathered together », peut-on lire dans la Gazette du lendemain. (8)

Et ils ne sont pas seuls. En cette journée de l’Action de grâces, des centaines de milliers de curieux partagent le calvaire des marcheurs. Sous l’oeil attentif des juges, ces derniers ne peuvent ni s’asseoir, ni s’appuyer sur un objet quelconque pendant la durée de l’épreuve. Du doyen, avec ses 57 ans, au plus petit homme, avec ses 122 livres, chacun  profite des conseils de ses entraîneurs et des encouragements d’un public conquis, anxieux de voir jusqu’où les concurrents peuvent pousser les limites de leur résistance.

Le gagnant, Joseph Ouellette, soulève l’admiration en parcourant près de 5 milles en un temps de 3 heures et 5 minutes. Récompensé par une bourse de 150 dollars, son exploit est salué le soir même au parc Sohmer, alors que des prix sont remis aux courageux athlètes. Éprouvé par son effort, Ouellette ne peut se présenter à la soirée, son docteur lui ayant ordonné de se reposer.

La nature épuisante du concours vaut d’ailleurs à ses concepteurs certains commentaires négatifs. De voir des hommes souffrir sous leur charge ou s’effondrer dans les bras de leurs proches, en a ému plus d’un. Petites natures que ces urbains!

Les reproches adressés aux organisateurs de la marche du sac de sel n’empêchent pas le docteur Gadbois de récidiver. Le 30 janvier 1908, il convie cette fois les amateurs de sensations fortes à un concours de «brouettistes».

Aiguillonné encore une fois par La Presse qui publie dans ses pages l’âge, la taille, le poids, la profession et l’adresse des 218 concurrents, l’intérêt des foules est manifeste. Chaque rue a son homme fort, chaque quartier son champion, et de nombreux paris se prennent en prévision du concours.

La formule obtient un vif succès. Pendant six semaines consécutives, du jeudi 30 janvier au 4 mars 1908, des milliers de sportifs envahissent les estrades du parc Sohmer, un soir par semaine, pour voir qui peut, à l’aide d’une brouette, soulever la plus grande quantité de fonte sur une distance de 25 pieds.

Les colosses sont au rendez-vous. Le pompier Nazaire Belzil, vainqueur lors du premier soir de compétition, fait 6 pieds 4 pouces et pèse 275 livres. Une autre des têtes d’affiche, Joseph Vanier, fait osciller la balance à 344 livres.

Les veillées sont longues. La plupart se terminent aux petites heures du matin. Mais l’engouement des spectateurs, qui paient entre 25 cents et deux dollars pour assister à une séance, ne se dément pas. Le dernier soir, 5 000 amateurs s’émerveillent devant Moïse Charbonneau, un costaud de 250 livres qui brouette la masse extraordinaire de 3 246 livres, devançant dans un ultime effort Nazaire Belzil qui se contente de 3 241 livres.

Un incontournable rattrapage
Comme la marche du 31 octobre 1907, le concours de la brouette fait jaser. Si le but visé par le docteur Gadbois à travers ces événements est de créer un enthousiasme pour les démonstrations athlétiques, il s’agit là d’une réussite incontestable.

En les comparant avec les organismes structurés des anglophones et les succès que ceux-ci récoltent, ces initiatives font tout de même sourire. Privées du suivi nécessaire au développement d’un athlète de pointe, les performances de Joseph Ouellette et Moïse Charbonneau demeurent en effet anecdotiques, sans lendemain. En ce sens, les rassemblements populaires ont beau canaliser les passions pendant quelques jours, l’absence d’un encadrement efficace, appuyé sur des bases financières solides, continue de ralentir l’éclosion d’une élite sportive canadienne-française.

Le docteur Gadbois est conscient de ce problème. À ses yeux, ces concours ne constituent que «le premier jalon d’une route droite que devra suivre le sport chez nos compatriotes dans un avenir rapproché».(9) Un tantinet nostalgique, mais point naïf, il ne perçoit pas la marche du sac et l’épreuve de la brouette comme des couveuses à champions, mais comme des étapes préliminaires, des catalyseurs de conscience, porteurs de l’espoir que: « (…) grâce au développement de cette élite, il se formera partout des associations, des corps qui auront leurs terrains, leurs chalets d’organisation comme le MAAA, la seule organisation à vrai dire qui s’occupe de sport général avec succès dans la province. »(10)

Le passé à la rencontre du futur. La masse au service de l’élite. L’idée est belle. Et déjà mise en application, si l’on considère que les recettes du concours de la brouette servent à défrayer les dépenses de jeunes athlètes montréalais qui, à l’été 1908, participent à une compétition internationale de gymnastique disputée à Rome.

Le problème de structure demeure néanmoins incontournable. Mettre sur pied des associations solides et durables : voilà le but que visent à long terme le docteur Gadbois et ses amis. Dépourvus de tels mécanismes, les francophones se condamnent à voir leurs athlètes évincés, ou marginalisés, au sein des délégations canadiennes impliquées dans des compétitions d’envergure. À cet égard, la médaille d’or d’Étienne Desmarteau aux Jeux de Saint-Louis, en 1904 -son transport a été payé par le MAAA!- , et celle de bronze du lutteur Albert Côté à Londres, en 1908, constituent des cas isolés. Même si le club National est l’association la plus en vue chez les francophones depuis sa fondation, en 1894, il ne peut développer dans ses rangs l’équivalent d’un George Hodgson, porte couleur du MAAA qui remporte deux médailles d’or en natation à Stockholm en 1912.

La fossé est grand. Mais les campagnes de financement que mènent les clubs canadiens-français tels le National, le Montagnard et la Casquette, de même que les activités qu’ils continuent de promouvoir, contribuent grandement au redressement qui se produit au cours des années 1910. Évidemment, les victoires du National à la crosse et celles du Canadien au hockey, tout comme les succès d’Édouard Fabre à la course et ceux d’Eugène Brosseau à la boxe, découlent d’un ensemble de facteurs.

Le travail de défrichage effectué entre 1905 et 1910 joue quand même un rôle positif en sensibilisant les jeunes francophones aux vertus de l’activité physique et en entretenant chez eux le désir de prendre de front, et non d’éviter, les défis posés par la quête de l’excellence sportive.

Il y a encore loin de la coupe aux lèvres. En dépit de la prédiction que fait son président en 1912, le National n’est pas encore considéré comme l’égal du MAAA en 1915. (11) De plus, la division qui persiste entre les différentes associations empêche l’unité d’action des Canadiens français, pourtant sensibles au fait que «les autres font leur force de nos faiblesses». (12)

À long terme, la persévérance du National porte néanmoins ses fruits. Plus qu’un bâtiment, c’est un symbole que ses dirigeants révèlent au public lorsque, le 19 janvier 1919, ils procèdent en grande pompe à l’inauguration de leur palestre sur la rue Cherrier. Avec son gymnase, sa piscine, ses équipements modernes et ses entraîneurs, celle-ci permettra à des milliers de jeunes athlètes de développer leurs talents et d’aspirer aux plus grands honneurs dans un éventail de disciplines qui va de l’escrime à la natation, de la boxe à la gymnastique.

Avec le temps, elle permettra aussi aux Canadiens français de réaliser à quel point ils ont fait du chemin. Surtout depuis qu’ils ont laissé tomber leur sac de sel !

Notes
(1) Édouard-Z. Massicotte, Athlètes canadiens-français : recueil des exploits de force, d’endurance, d’agilité, des athlètes et des sportsmen de notre race depuis le XVIIIe siècle, Montréal, Beauchemin, 1909, p. 7.
(2) ibid., p. 13.
(3) Gilles Janson, Emparons-nous du sport : les Canadiens français et le sport au XIXe siècle, Montréal, Guérin, 1995, 239 pages.
(4) La Presse, 11 novembre 1911, p. 11.
(5) É.-Z. Massicotte, op.cit., pp. 216-223.
(6) La Presse, 2 novembre 1907, p. 1.
(7) La Presse, 5 octobre 1907, p. 3.
(8) The Gazette, 1e novembre 1907, p. 7.
(9) La Presse, 5 octobre 1907, p. 3.
(10) loc.cit.
(11) La Presse, 23 octobre 1912, p. 6.
(12) La Presse, 8 mars 1910, p. 1.

Illustrations:
La Presse, 2 novembre 1907.
Photo de Joseph-Pierre Gadbois: commons.wikimedia.org

Pin It on Pinterest

Share This