Les coureurs québécois au Marathon de Boston

8 mars 2018

Chercheur en histoire du sport depuis 1995, Paul Foisy est l’auteur d’une biographie consacrée au marathonien Gérard Côté. Auteur de nombreux textes, il a collaboré au «Dictionnaire des Grands Oubliés du sport au Québec», publié en 2013 chez Septentrion.

Depuis plus d’un siècle, des centaines d’athlètes québécois participent au marathon de Boston, un des événements de course à pied les plus prestigieux au monde. Si pendant plusieurs décennies ils n’étaient qu’un petit nombre à se rendre à Boston pour ce rendez-vous printanier, ils sont maintenant quelques centaines à vouloir se dépasser sur le parcours du plus vieux marathon au monde.

Les origines du marathon de Boston
C’est lors de la tenue des premiers Jeux olympiques modernes, en 1896, que se déroule la première course à pied de longue distance que l’on nomme marathon. Après le premier congrès olympique de 1894, le Français Michel Bréal suggère au Baron Pierre de Coubertin de recréer symboliquement la course de Phidippides, une estafette grecque ayant franchit la distance entre les villes de Marathon et Athènes, afin d’annoncer la victoire des Grecs sur les Perses en l’an 490 av. J.-C.  Au bout de cette course de 40 kilomètres, une fois sa mission accomplie, le messager serait mort exténué. Bien qu’aujourd’hui les historiens mettent en doute la véracité de cette histoire, il n’en demeure pas moins que le premier marathon fut gagné par le Grec Spiridon Louys le 10 avril 1896.

En 1896, cinq membres de la Boston Athletic Association (BAA), un club social et sportif fondé en 1887 par des hommes d’affaires bostonnais, font partie de l’équipe américaine qui se rend à Athènes pour participer aux premiers Jeux olympiques modernes. Les membres du BAA, emballés par leur séjour en Grèce, reviennent en Amérique avec l’intention de tenir une épreuve de fond similaire à celle des Jeux olympiques d’Athènes. Ils choisissent la date du 19 avril, car ils font un parallèle entre le sacrifice du coureur grec et le Patriots’ Day.

Ainsi, le 19 avril 1897, quinze concurrents prennent part au premier marathon de Boston, une épreuve de 42,2 km qui attire aujourd’hui plus de 20 000 coureurs et qui est considéré comme le deuxième événement sportif d’une journée le plus médiatisé au monde.

Les premiers coureurs Québécois
En Amérique du Nord, au cours des premières décennies du XXe siècle, les coureurs sur route, des hommes issus de la classe ouvrière, proviennent majoritairement du Québec, de l’Ontario, des provinces maritimes et du Nord-Est américain. Comme pour la plupart des sports, la présence d’un réseau ferroviaire moderne est un élément primordial à l’organisation et à la diffusion d’épreuves de courses sur route, un phénomène qui demeure essentiellement urbain à cette époque.

C’est en 1908 que l’on note la présence du premier Canadien français au marathon de Boston. En effet, Émile Côté, un athlète portant les couleurs de la Montreal Amateur Athletic Association, est un des 120 participants du 12e marathon de Boston. Quelques jours avant l’épreuve, les journaux le présentent comme un fameux coureur de longues distances. Mais le 20 avril, la température est peu clémente et Émile Côté abandonne la course au 24e kilomètre.

La dramatique finale du marathon olympique de 1908  apporte une grande visibilité à ce genre d’épreuve et vient créer un véritable engouement pour le spectacle que procurent les marathons. Puisque l’Italien Dorando Pietri s’est écroulé à plusieurs reprises avant de franchir la ligne d’arrivée lors du marathon olympique, une croyance, alimentée par les journaux, amène les gens à penser que courir des marathons peut s’avérer mortel. Des promoteurs nord-américains organisent alors une série des défis et de challenges pour les marathoniens professionnels. Cet engouement qui amène les foules à franchir les guichets des stades où se déroulent ces marathons ne durera que quelques années et sera surnommé « l’âge d’or » du marathon.

C’est dans cet esprit où les vainqueurs de marathons apparaissent comme des héros populaires qu’Henri Renaud, un Américain dont les parents sont originaires de Saint-Barnabé-Sud, une petite localité située près de Saint-Hyacinthe, remporte le marathon de Boston de 1909. Renaud, un travailleur habitué à subir les affres de la chaleur et de l’humidité pendant de longues heures dans une usine de coton à Manchester, parvient à remporter le marathon alors que la température voisine 36° degrés Celsius. Après avoir franchi la ligne d’arrivée en première position, il ne reniera pas ses origines francophones en déclarant qu’il est Américain pour sa vitesse et Français pour son courage.

Est-ce la victoire de Renaud qui amène Édouard Fabre, un coureur portant les couleurs de l’Association athlétiques d’amateurs nationale à prendre part au marathon de Boston en 1911 ? Nul ne saurait le dire. Cependant, au cours de l’année 1910 et au début de 1911, Édouard Fabre devient un des meilleurs coureurs québécois en remportant des épreuves de raquettes et de courses à pied sur des distances variant de cinq à seize kilomètres. En février 1911, ses entraîneurs au National, lui proposent de participer au marathon de Boston qui se tiendra quelques mois plus tard. À sa première présence, Fabre termine en troisième position. Ce résultat positif amène Fabre à s’entraîner plus spécifiquement pour la longue distance et donne naissance à sa renommée de redoutable coureur de fond.

L’année suivante, il prend part au marathon olympique de Stockholm. Fort d’une onzième place lors de ces Jeux, il demeure une menace constante pour ses adversaires. À Boston, il termine avec une cinquième place en 1913, une deuxième en 1914 et finalement il remporte la victoire en 1915. Il devient alors le premier Québécois à franchir la ligne d’arrivée du marathon de Boston en première position. Cet exploit, conjugué à une autre victoire remportée lors du marathon de San Francisco au mois d’août suivant, fait de Fabre un héros et un digne représentant de la « race canadienne-française ».

Au cours des années 1910 et 1920, quelques autres Québécois tenteront leur chance à Boston. En 1915, W. J. Bell, du Shamrock AAA, terminera à 14e position alors qu’E. Martineau, de Montréal, complétera la distance en 28e place.  Édouard Fabre sera de retour de 1921 à 1923 et en 1927 et 1928. Lors de ces cinq présences, il ne pourra faire mieux qu’une sixième place. Cependant, en 1927, les résultats de Fabre (6e), George Bird (15e) et Henri Benoit (20e) feront en sorte que leur formation, le YMCA (section Nord), remportera le trophée d’équipe. Deux ans plus tard, en 1929, un autre membre de ce club, G. Ruotsalaines, obtiendra la septième position à Boston.

Les trois mousquetaires du marathon
Au tournant des décennies 1920 et 1930, l’organisation de courses longues distances au Québec amène certains changements importants. Armand Vincent est le promoteur de ces courses en raquettes et à pieds qui se déroulent sur plusieurs jours et qui sont dotées de bourses importantes. Bon nombre de coureurs étrangers viennent alors courir ici et certains choisissent de demeurer au Québec.

Peter Gavuzzi est un de ceux-là. C’est lui qui marquera le plus profondément le développement de la course à pied au Québec. Au milieu des années 1930, cet Anglo-italien qui s’exprime parfaitement en français dirige les jeunes athlètes vers des événements amateurs, car la crise économique sonne le glas des courses pour professionnels. En 1934, il est l’entraîneur du Club Castor, le premiers club de coureurs élites au Québec. Parmi les Castors, Gérard Côté, de Saint-Hyacinthe et Walter Young, de Verdun, semblent les plus prometteurs.

Walter Young participe au marathon de Boston pour la première fois en 1934 et termine en 33position. Il prendra part à cette course à quatre autres reprises. En 1937, lors de son séjour d’entraînement à Boston, il se retrouve complètement fauché. Gavuzzi le retourne chez-lui à Verdun pour trouver de l’argent. Marié et père d’un enfant, Young est sans emploi à l’époque. Il parvient à obtenir de l’aide financière de Verdun et il revient à Boston pour y arracher la victoire. À son retour, la maire de Verdun lui obtiendra un emploi pour la municipalité.

Gérard Côté est celui qui s’est le plus distingué à Boston. Entre 1936 et 1953, il prend part au marathon à seize reprises. Il sera le roi de Boston au cours des années 1940 avec des victoires en 1940, 1943, 1944 et 1948. Ses succès à Boston, conjugués à trois victoires lors des Championnats américains à Yonkers, feront de lui le marathonien canadien ayant obtenu le plus de succès sur la scène internationale. Au Québec, il sera considéré comme un héros national, étant en cela, le digne successeur d’Édouard Fabre.

Lloyd Evans est un autre excellent athlète. Il court le marathon de Boston à huit reprises entre 1938 et 1948. Mais il ne parvient pas à prendre la mesure de Gérard Côté. Il obtiendra ses meilleurs résultats en 1944 et 1945 avec une cinquième place.

En 1939, ces trois coureurs Québécois sont surnommés comme étant les trois mousquetaires du marathon par certains journalistes. Au terme de l’épreuve, le cumul des résultats, Young (3e), Côté (8e) et Evans (15e) fait en sorte qu’ils remporteront le trophée d’équipe.

Les temps modernes
Au cours des décennies 1950 et 1960, la situation de la course sur route au Québec n’est guère reluisante. Le marathon de Saint-Hyacinthe et la Classique du parc La Fontaine sont les deux seules épreuves qui reviennent chaque année. Peu de coureurs québécois se rendent à Boston.

En 1967, Guy Monnet, Rolland Michaud et Régis Forel, trois membres du Club Mont-Royal Francs-Amis sont les représentants officiels de l’Association d’athlétisme du Québec. Deux ans plus tard, les journaux font mention de cinq québécois à Boston.

Au tournant des années 1960-1970, la mode du jogging s’amorce aux États-Unis. Le Québec est également touché par cette nouvelle mode. À Boston, en 1971, les dirigeants du marathon établissent des standards afin de limiter les inscriptions. Ici, au Québec, le développement de l’athlétisme au Québec et la tenue des Jeux olympiques de 1976 ajoute à la popularité croissante de la course à pied. En 1972, sur les 1207 participants au marathon de Boston, 26 proviennent du Québec, en 1975 ils seront 28.

À la fin des années 1970, le Québec connaît son premier « boom » de la course à pied. Avec ses milliers de coureurs sur le pont Jacques-Cartier, le Marathon de Montréal est présenté pour la première fois en 1979. Cette même année à Boston, le Québécois Jacques Mainguy termine au 157e rang dans un temps très rapide de 2 :26 :02.

Au cours des années 1980, l’engouement pour le marathon de Boston et ses centaines de milliers de spectateurs bat son plein. Après les trois mousquetaires du marathon, c’est au tour des femmes de faire sentir leur présence à Boston. Sur les dix meilleurs temps à vie des marathoniennes québécoises, quatre sont réalisés au marathon de Boston. Jacqueline Gareau, Odette Lapierre, Lizanne Bussières et Ellen Rochefort sont de redoutables concurrentes. En 1980, Jacqueline Gareau fait sa marque en remportant la course dans une finale controversée : Rosie Ruiz, la première à franchir la ligne d’arrivée, est soupçonnée de tricherie puisqu’elle aurait parcouru que les deux derniers kilomètres de la course. Elle sera disqualifiée. L’athlète québécoise sera couronnée une semaine après la course. La championne revient à Boston à quatre reprises. Elle termine en deuxième position en 1982 et, en 1983, elle réalise un temps de 2 :29 :27 qui demeure à ce jour le record féminin du Québec pour le marathon. En 1987 et 1988, trois de ces quatre Québécoises parviendront à se positionner parmi les dix premières au fil d’arrivée du marathon de Boston.

Du côté des hommes, si la participation est plus importante que lors des décennies précédentes, aucun ne parvient à se hisser parmi les meilleurs au cours des années 1980 et 1990.

Bien que les athlètes en fauteuils roulants soient invités au marathon de Boston dès 1970, la discipline devient officielle en 1984 avec une victoire du Québécois André Viger. Figure mondiale dans sa spécialité, Viger obtiendra deux autres victoires en 1986 et 1987.

Le deuxième « boom » de la course à pied
Après un déclin dans les années 1990, la course à pied connaît une vague de popularité au cours de la dernière décennie. Le nombre de Québécois qui sillonnent le parcours du marathon de Boston reflète cet engouement. De 71 coureurs en 2001, ils seront 148 en 2006. Cinq ans plus tard, la participation atteindra un sommet avec 197 hommes et 91 femmes.

De nos jours, si aucun Québécois ne parvient à rallier les rangs de l’élite mondiale sur distance marathon, certains coureurs affichent tout de même des performances exceptionnelles en se positionnant avantageusement dans leur catégorie d’âge.

Janet Labuc obtient une deuxième place en 2002 dans la catégorie des 50-54 ans. Il faut aussi souligner les performances de Louise Voghel qui termine première dans la catégorie des 50-54 ans en 2005 et 2007. L’athlète de Saint-Armand continue à dominer avec une deuxième place en 2010 et 2012 et une troisième en 2011 chez les 55-59 ans. Chez les hommes, Louis-Philippe Garnier excelle dans la division des 40-44 ans en 2005 (4e), 2006 (3e), 2007 (5e). Le Montréalais poursuit sur sa lancée dans la division 45-49 ans en 2010 (3e), 2011 (4e) et 2012 (6e). D’autres seront en mesure de s’illustrer. Richard Cartier obtient une deuxième position en 2006 chez les 40-44 ans et quatre ans plus tard dans la catégorie des 45-49. En fauteuil roulant, Diane Roy est la Québécoise qui obtient le plus de succès avec une deuxième place dans sa catégorie d’âge en 2005, 2006, 2008, 2009 et 2010.

Au fil des ans, les coureurs québécois ont toujours été présents au marathon de Boston. Certains comme les Fabre, Young, Côté, Gareau et Viger ont même réussi à se hisser sur la plus haute marche du podium. Pour les autres centaines de coureurs, le simple fait de le courir demeure un exploit qui en dit long sur leur force de caractère.

Pour en savoir plus
Derderian, Tom. Boston Marathon : the first century of the world’s premier running event. Champaign, IL, Human Kinetics, 1996, 635 pages.
Foisy, Paul. Gérard Côté : 192 000 km au pas de course. La Macaza, Kmag, 2013, 218 pages.
Janson, Gilles. Dictionnaire des grands oubliés du sport au Québec (1850-1950). Québec, Les éditions du Septentrion, 2013, 445 pages.

Photos:
Jacqueline Gareau

Jacqueline Gareau a foulé le parcours du marathon de Boston à plusieurs reprises au cours des années 1980. En l’an 2000, elle fut nommée marathonienne du XXe siècle au Canada.
Collection Jacqueline Gareau.

Édouard Fabre (1885-1939)
En plus de pratiquer la course à pied, Édouard Fabre est un as de la raquette. En 1930, à l’âge de 44 ans, il remporte une course de 300 kilomètres parcourue en six étapes de Québec à Montréal.
La Presse, 22 mars 1930. Collection Sport et Société.

Gérard Côté (1913-1993)
Ses victoires à Boston et Yonkers le propulsent au sommet du sport canadien. Il est encore aujourd’hui le marathonien canadien ayant connu le plus de succès sur la scène internationale.
Collection Centre d’histoire de Saint-Hyacinthe.

André Viger (1952-2006)
En plus de ses succès à Boston, à Montréal et aux Jeux olympiques, André Viger a contribué à l’éclosion du sport paralympique au Canada.
Collection Parasport Québec.

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