Les 7es Jeux Olympiques
1956 – Cortina d’Ampezzo – Italie

23 mars 2018

Éric Pilote détient une maîtrise en Sciences de l’activité physique (Université Laval). Il est actuellement Conseiller en sport à la Direction du sport, du loisir et de l’activité physique du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur. Sport et Société est fier d’accueillir ce nouveau collaborateur.

LA CANDIDATURE

Élection de la ville hôtesse des Jeux d’hiver de 1956

La désignation de la ville hôtesse des Jeux d’hiver de 1956 se fait sans grande surprise. Lors de la 44e Session du CIO, tenue à Rome en avril 1949, il y a quatre villes candidates : Cortina d’Ampezzo (ITA), Montréal (CAN), l’État du Colorado (USA) et Lake Placid (USA).

La station italienne de Cortina n’est cependant pas une inconnue des membres du CIO puisqu’ils l’avaient déjà élue, après le renoncement de la Grande-Bretagne comme cadre des Jeux de 1944 qui, malheureusement, n’ont pas eu lieu. Elle revient à la charge pour les Jeux de 1952, mais on lui préfère la ville scandinave d’Oslo. Aujourd’hui, le fait « de jouer à la maison » donne de l’espoir aux Italiens. D’autant plus que ses adversaires paraissent largement à sa portée même si le match Amériques-Europe semble disproportionné. En dehors de Montréal, l’État du Colorado (plus précisément la région de Colorado Springs et d’Aspen) et Lake Placid ne semblent pas de taille à lutter avec la seule représentante européenne.

La candidature de Montréal est présentée par le président du Comité Olympique de Montréal et conseiller municipal, J‑Omer Asselin. Pour cette candidature, Montréal a reçu un important appui de la part des dirigeants politiques de l’époque, notamment du premier ministre du Canada, Louis St-Laurent, du premier ministre du Québec, Maurice Duplessis, et du maire de Montréal, Camilien Houde. Il est mentionné dans le cahier de candidature (COM 1949) que le Village olympique serait situé à Mont Tremblant et que certaines installations sont déjà prêtes à accueillir les athlètes : le Mont Royal, les stations de ski des Laurentides (Shawbridge, Ste-Agathe et Mont Tremblant), le Forum (où les Canadiens sont prêts à céder leur place à leur « frères amateurs du monde »), le Stade de Lorimier et le Stade Molson de l’Université McGill. Le Musée des Beaux-Arts de Montréal accueillerait des expositions spéciales et des concours d’art.

Cortina d’Ampezzo est élue au premier tour de scrutin avec 31 voix (majorité : 21 voix). Montréal arrive seconde avec 7 voix sur un total de 41 (17 % des suffrages).

Lors de cette 44Session, c’est la dernière fois qu’un pays peut présenter plusieurs candidats à l’organisation des Jeux Olympiques. Désormais, une sélection devra être faite par le CNO parmi les villes candidates d’un même pays. Au fil des années, les candidatures multiples étaient devenues la marque de commerce des États-Unis. Mais le fait d’avoir eut plusieurs villes en lice pour l’organisation d’une même édition des Jeux a diminué leur chance d’être élue, car les votes des membres étaient dilués et les villes américaines s’éliminaient l’une et l’autre.

Un nouveau président pour le CIO

Le 16 juillet 1952, lors de la 48e Session du CIO, l’ingénieur et entrepreneur en construction Avery Brundage de Chicago fut proposé par la Commission exécutive pour succéder à Sigfrid Edström qui, se sentant trop âgé, remettait son mandat. Convaincu qu’il était préférable que la direction du CIO restât confiée à un Européen, le prince Axel de Danemark, soutenu par le Néo-Zélandais Arthur Porrit et le Soviétique Constantin Andrianov, proposa comme candidat adverse le président d’alors de l’International Association of Athletics Federations (IAAF), Lord Burghley. Brundage sortit vainqueur de la consultation secrète par 30 voix contre 17, deux membres s’étant abstenus (Lyberg 1989). Mais ce résultat clairement en faveur de Brundage était trompeur. La décision ne fut emportée qu’au 25e tour de scrutin (Guttmann 1984). Brundage avait certes la faveur du président sortant Edström, mais il dut s’imposer devant une forte opposition des représentants européens et de ceux du Commonwealth, qui auraient préféré comme Président du CIO un Européen, voire un Anglais. Les représentants des pays communistes formaient un deuxième groupe d’opposants, car ils auraient voulu empêcher que la présidence ne revienne à un citoyen des États-Unis.

Durant tout son règne à la présidence du CIO (de 1952 à 1972), Brundage sera l’ardent défenseur de l’amateurisme. L’idée de l’amateurisme constitue le pivot de sa conception de l’Olympisme. Toutes les valeurs et tous les objectifs qui y sont rattachés reposent sur ce concept. Si on exclut l’amateurisme, les idéaux olympiques, tel que Brundage les voit, s’écroulent comme un château de cartes; l’ensemble des composantes morales du sport et du Mouvement olympique reposent pour Brundage sur l’amateurisme, comme le démontrent les citations suivantes (Schantz 1995) :

La question de l’amateurisme, qui est surtout une question d’éthique, sera probablement toujours notre souci. Les Jeux Olympiques sont et doivent rester amateurs s’ils veulent demeurer. Il n’y a aucune excuse pour les maintenir s’ils ne sont pas amateurs [. . .].

Pour être un amateur olympique ou pour être autorisé à participer aux Jeux Olympiques, un concurrent doit avoir toujours pratiqué le sport comme un hobby, sans en avoir retiré de profit matériel d’aucune sorte. Il doit avoir un autre but dans la vie que le sport, c’est-à-dire une activité principale qui assure sa subsistance matérielle présente et future. Un amateur olympique place la probité plus haut que l’habileté, la dignité plus haut que la gloire, et l’honneur plus haut que le succès [. . .].

L’amateurisme est une affaire de conscience, difficile à définir, mais c’est une chose précieuse comme l’amitié, l’amour, la charité, et le monde serait un endroit misérable sans cela [. . .].

Le sport est amusement, distraction, jeu, récréation, il est libre, spontané, joyeux : quelque chose qu’on fait pour le plaisir, qui s’oppose au travail qu’on accomplit, non parce qu’on en a envie, mais parce qu’on doit le faire et qu’on est payé pour cela [. . .].

Certaines personnes douées de pouvoirs mystérieux te raconteront qu’elles les perdraient si elles en faisaient commerce. Il en est de même des Jeux Olympiques, dont la magie disparaîtrait sûrement s’ils perdaient leur caractère de jeux d’amateurs. Dès l’instant où l’argent joue un rôle, ils deviennent un commerce et ne sont plus un sport [. . .].

Si l’on veut maintenir ce sublime esprit d’idéalisme des Jeux qui force le respect du reste du monde, suscite son soutien, et empêche que les Jeux ne dégénèrent une seconde fois, on doit continuer de les réserver aux amateurs dans l’esprit de l’Olympisme [. . .].

Le sport amateur est le seul qui existe, car si le sport n’est pas pratiqué par des amateurs, il n’existe plus, il devient du commerce.

Comme le héros de Cervantes, Don Quichotte, luttant vainement contre les moulins à vent, Brundage a toute sa vie tenté sans répit d’opposer à l’évolution inéluctable du monde sportif moderne sa conception idéaliste du sport. Les Jeux d’hiver n’y échapperont pas et deviendront, au fil des années, la cible préférée de Brundage.

L’ORGANISATION

Le financement

Cortina d’Ampezzo a dépensé 5 M $US pour la construction d’un incroyable complexe olympique. Le gouvernement italien a financé le tout par l’entremise du Toto Calcio, les paris sur les matchs de soccer professionnels italiens. Vingt pourcent (20 %) des revenus de cette forme de jeu allaient directement dans les coffres du CNO italien pour le « soutien au sport » (Nendel 2004). Ironiquement, le grand festival purement amateur de Avery Brundage était financé par les paris dans le sport professionnel.

Les installations

Pour construire le magnifique stade extérieur d’une capacité de 12 000 personnes, au coût de 2 M $US, on pigea dans la cagnotte du Toto Calcio. Ce site servit pour les Cérémonies d’ouverture et de clôture, les matchs de hockey et les épreuves de patinage artistique.

Un nouveau tremplin de saut baptisé Italia fut également construit pour la somme de 350 000 $US. La piste de bobsleigh fut remise à niveau et les courbes reconfigurées pour être conformes aux normes en vigueur. Un stade de 6 000 places fut érigé pour les épreuves de ski de fond. En ski alpin, le tracé de la descente fut allongé pour être conforme aux standards internationaux.

Les Italiens érigèrent une patinoire extérieure pour le patinage de vitesse sur le Lac Misurina. Au départ, le choix de ce site causa la consternation de l’International Skating Union (ISU) pour trois raisons : 1) sa distance de Cortina (~ 20 km); 2) le choix d’un lac naturel, en raison de l’inconstance de la qualité des glaces artificielles; et 3) l’altitude (+ 1 700 m). Le président de l’ISU, Sven Laftman, menaça de retirer le patinage de vitesse des Jeux si les épreuves avaient lieu sur le Lac Misurina (Nendel 2004). On prétextait que l’altitude avait causé son lot d’accidents en 1948 à Saint-Moritz, où plusieurs patineurs furent incommodés par des étourdissements en raison de la raréfaction de l’oxygène. Fort heureusement, les organisateurs de Cortina furent en mesure de rassurer tout le monde en confirmant que le site choisi était 100 mètres plus bas que celui de Saint-Moritz. Ils soulignèrent que les épreuves de patinage à Garmisch-Partenkirchen en 1936 avaient eu lieu sur une glace naturelle et que la distance séparant Cortina du Lac Misurina était de beaucoup inférieure aux distances parcourues quatre ans auparavant à Oslo. En bout de ligne, le site du Lac Misurina s’avéra très rapide. Sa situation géographique contribua à la réalisation d’un record du monde, à en égaliser un autre, et à éclipser tous les records olympiques. En tout, 77 patineurs ont amélioré de précédentes marques olympiques durant les épreuves (Nendel 2004).

Le Village olympique

En prévision du grand nombre de participants attendus (plus de 1 500 athlètes, entraîneurs, officiels et dignitaires), les organisateurs planifièrent de construire un Village près de Cignes, sur les bords de la rivière Boite. Cependant, les propriétaires des hôtels locaux ne voyaient pas ce projet d’un œil favorable. Les organisateurs réussirent néanmoins à s’entendre avec l’association des hôteliers pour réserver 80 % de leurs chambres pour les participants et l’autre 20 % pour leur clientèle habituelle. La taxe touristique fut abolie temporairement. Certains établissements reçurent une subvention du Comité d’organisation pour améliorer la qualité de leurs installations. Les 32 équipes furent logées dans les 28 hôtels de la région. Une anecdote digne de mention : l’équipe hongroise avait réservé tout l’Hôtel Ancora pour 100 personnes, mais seulement trois se sont présentées! Le propriétaire de l’hôtel, qui était également le président de l’association des hôteliers, avait oublié de leur demander un dépôt (Chappelet 1997).

Bobsleigh Dans leur cour, les Italiens dominent les épreuves de bobsleigh en raflant l’or et l’argent en bob à deux et l’argent en bob à quatre. Il est vrai que ces derniers furent nettement avantagés car ils connaissaient la piste par cœur, mais en outre, et surtout, leurs techniciens ont mis au point des engins très finis, très léchés, techniquement supérieurs aux autres (Lagorce et Parienté 1972). Les Italiens ne sont pas les meilleurs carrossiers d’automobiles du monde pour rien. Fait à noter, Lamberto Dalla Costa, 35 ans, pilote de jet et membre de l’équipage victorieux en bob à deux, n’a jamais coursé ailleurs qu’à Cortina d’Ampezzo (Wallechinsky et Loucky 2009).

Plusieurs se posèrent la question à propos de savoir si le bobsleigh ne s’apparente pas beaucoup plus à la compétition automobile qu’à la compétition d’esprit olympique. Dans la mesure où les Jeux sont d’abord une « fête des corps », est‑il raisonnable de maintenir une épreuve pour laquelle le corps est beaucoup plus « objet » que « sujet »? (Lagorce et Parienté 1972) Mais, apparemment, ce sujet de dissertation ne préoccupe pas outre mesure le CIO.

Hockey sur glace À Cortina d’Ampezzo, c’est la dernière fois que les matchs de hockey se déroulent à l’extérieur. L’entrée des hockeyeurs soviétiques dans l’arène olympique se fait avec éclat. À leur première participation, ils remportent la médaille d’or, laissant l’argent aux Américains et le bronze aux Canadiens (résultat très décevant pour les champions du monde et olympique en titre). L’équipe soviétique a fait grande impression par la qualité et la propreté de son style de jeu ainsi que par son excellent esprit sportif. C’est la fin d’une époque pour le Canada, qui va voir ses meilleurs joueurs amateurs joindre les rangs des grands clubs professionnels de la National Hockey League (NHL).

Patinage artistique Chez les hommes, on assiste à un triplé des États-Unis. Les trois Américains (Hayes Alan Jenkins, Ronald Robertson et David Jenkins) terminent dans le même ordre que lors des championnats mondiaux de 1955. Le champion olympique Jenkins, âgé de 24 ans, s’était entraîné 40 heures par semaine, dix mois par année, pendant neuf ans. Son compatriote Robertson avait comme surnom le « roi de la pirouette », car il était en mesure de tourner à 240 révolutions par minute (Wallechinsky et Loucky 2009).

Chez les femmes, autre domination américaine avec les médailles d’or et d’argent (respectivement Tenley Albright et Carol Heiss). Moins de deux semaines avant les Jeux, la médaillée d’or, Albright, fut victime d’un accident à l’entraînement. Son patin heurta un trou dans la glace et elle chuta; en tombant, la lame de son patin frappa sa cheville et passa au travers des trois couches de cuir de sa botte, sectionna une veine et amocha sévèrement l’os (Wallechinsky et Loucky 2009). Son père, un chirurgien réputé, vint la rejoindre deux jours plus tard et l’opéra. Elle réussit donc, malgré cet incident, à patiner assez bien pour obtenir une note de première place de la part de dix des onze juges.

Dans l’épreuve en couple, la bataille fut serrée entre les Autrichiens (Schwartz et Oppelt) et les Canadiens (Dafoe et Bowden). Les deux couples ayant reçu le même nombre de votes de première place (4) de la part des juges, ce fut une faute commise par Dafoe qui scella la médaille d’or pour les Autrichiens (qui reçurent cinq votes de deuxième place, tandis que les Canadiens reçurent trois votes de seconde place et deux votes de troisième place). La foule, qui avait fait connaître son mécontentement tout au long de la compétition face à la partialité des juges, devint déchaînée lorsque le jeune couple allemand formé de Marika Kilius (12 ans) et Frank Ningel (19 ans) reçu des notes juste assez bonnes pour la quatrième place. En guise de représailles, les membres de l’assistance bombardèrent les juges avec des oranges et des pommes pourries, tant et tellement, que la glace dut être nettoyée trois fois avant qu’on puisse reprendre la compétition (Wallechinsky et Loucky 2009).

À Cortina d’Ampezzo, on assista pour la dernière fois à des compétitions extérieures en patinage artistique.

Patinage de vitesse. Certains pays se plaignent du fait que les épreuves de patinage se déroulent à une altitude trop élevée. La patinoire, située sur les bords du Lac Misurina, à 17 km de Cortina, est à plus de 1 700 mètres et les patineurs scandinaves souffrent, dans l’oxygène quelque peu raréfié. Ce n’est pas le cas des Soviétiques, car ces derniers s’étaient bien préparés et avaient construit, quelques années avant les Jeux, un anneau de vitesse à Alma-Ata, dans le Kazakhstan, situé à une altitude très voisine du Lac Misurina. Cette initiative fut des plus productives car dès leur entrée aux Jeux, les patineurs soviétiques dominèrent outrageusement toutes les épreuves, à l’exception du 10 000 mètres : 500 mètres (médailles d’or et d’argent), 1 500 mètres (deux médailles d’or et deux records mondiaux, ex-aequo), 5 000 mètres (médaille d’or et record olympique et médaille de bronze), et 10 000 mètres (médaille de bronze). Une récolte de sept médailles sur une possibilité de douze.

Un exploit inusité eut lieu dans le 1 500 mètres : d’abord, le Soviétique Yevgeny Grishin brise les deux records, mondial et olympique, et s’empare de la première place; cependant, surprise, son compatriote Yuri Mikhailov réussit exactement le même temps et monte, lui aussi, sur la plus haute marche du podium.

À Cortina, c’est la première fois depuis vingt-quatre ans que les Norvégiens reviennent chez eux sans champion olympique de patinage de vitesse.

Saut à ski On assiste à la fin de la domination norvégienne avec les deux premières places des sauteurs finlandais. Ces derniers ont raffiné la technique de saut en la rendant plus aérodynamique : ils tiennent les bras le long de leur corps plutôt que de les avoir allongés au-dessus de leur tête; la position du corps est presque parallèle à celle des skis, le nez au ras des spatules (Lagorce et Parienté 1972).

Ski alpin Du côté masculin, l’Autrichien Anton « Toni » Sailer, à peine âgé de 20 ans, réussit un exploit hors du commun à l’époque en remportant les trois épreuves alpines. Sa récolte commence par l’or au slalom géant sur la piste « Ilio Colli » à Cortina. Cette piste fut nommée en l’honneur d’Ilio Colli, un skieur local, qui fut victime d’une sortie de piste lors d’une compétition et qui mourut sur le coup en se fracturant le crâne contre un arbre (Wallechinsky et Loucky 2009). Sailer gagne l’épreuve par six secondes et deux dixièmes, alors que deux secondes seulement séparent la deuxième de la cinquième place. Quelques jours plus tard, il remporte facilement l’or au slalom en ayant enregistré le temps le plus rapide lors des deux descentes, quatre secondes devant son plus proche adversaire. Le jour de l’épreuve de la descente, et après avoir déjà remporté deux médailles d’or, Sailer était très confiant de réaliser le triplé. De plus, c’est lui qui était le détenteur du record du parcours. Cependant, lorsqu’il attacha et serra les courroies qui attachent ses bottes à ses skis, l’une d’elles se cassa. Cela ne lui était jamais arrivé auparavant. Croyant qu’une telle chose n’était pas possible, il n’avait pas prévu de courroie de rechange. Selon les règles, s’il ne remplaçait pas sa courroie, il devrait alors déclarer forfait. Malheureusement, un incident comme celui-là était tellement rare, qu’aucun de ses collègues skieurs n’avait de courroie de rechange avec eux. C’est à ce moment que l’entraîneur de l’équipe italienne, Hans Senger, voyant les Autrichiens en panique, enleva sa propre courroie et la donna à Sailer. Les forts vents et la piste verglacée eurent raison de 28 des 75 skieurs prenant le départ, et huit d’entre eux furent envoyés à l’hôpital. Sailer ne pris aucun risque inutile, réussissant à survivre à une perte de contrôle et termina le parcours avec trois secondes et demie d’avance sur ses rivaux.

Désormais, Sailer ne sera pas un champion comme les autres:

Ce qui différencie le « champion ordinaire » du champion exceptionnel est ceci : le champion ordinaire est celui qui s’inspire de ses aînés et qui parvient à faire un peu mieux les gestes que faisaient ses aînés. Le champion exceptionnel est celui qui, après s’être inspiré des aînés, invente un autre genre d’expression qui lui est propre. C’est un créateur, un artiste, donc un homme en avance sur son époque. Il est forcément seul alors : il n’a plus de modèle, il « invente » et avance sur des chemins vierges qu’il balise lui-même. Plus tard, d’autres empruntent les avenues tracées par cet explorateur et le rejoindront fatalement, Mais celui qui aura le premier défriché ces nouvelles régions demeurera inégalable (Lagorce et Parienté 1972).

Autre exploit digne de mention, le Japon remporta sa première médaille olympique aux Jeux d’hiver lorsque Chiharu Igaya, un étudiant du Collège Dartmouth aux États-Unis, gagna l’argent dans le slalom. Certains skieurs protestèrent alléguant qu’il avait manqué une porte, mais les officiels refusèrent le protêt et Igaya devint un héro dans son pays (Nendel 2004).

Du côté féminin, la Montréalaise Lucille Wheeler devient la première canadienne de l’histoire à remporter une médaille olympique en ski alpin lorsqu’elle remporte le bronze dans la descente.

La Soviétique Eugenia Sidorova, qui remporta le bronze dans l’épreuve de slalom, restera la seule Soviétique à avoir accédé à un podium olympique en ski alpin jusqu’aux Jeux de Lillehammer en 1994. « C’est à croire que l’URSS avait renoncé à former des skieurs alpins » (Deschiens 1972).

Ski de fond À Cortina, de nouvelles épreuves féminines et masculines font leur apparition au programme : chez les hommes, le 15 km (anciennement le 18 km) et le 30 km; chez  les femmes, le relais 3 x 5 km.

Chez les hommes et chez les femmes, domination de l’URSS, de la Finlande et de la Suède, qui se partagent 14 des 18 médailles en jeu dans les épreuves masculines : URS (1 OR, 3 BR), FIN (2 OR, 3 AR), SWE (1 OR, 3 AR, 1 BR); et toutes les médailles dans les épreuves féminines : URS (1 OR, 2 AR), FIN (1 OR), SWE (2 BR).

Lors de la journée la plus froide des Jeux, on disputa le 15 km masculin sous un mercure sibérien de -21,5°C. C’est à la suite de cet événement que la Fédération Internationale de Ski (FIS) décida d’introduire une règle fixant la température minimale à laquelle on pouvait débuter une compétition (Lyberg 1996). De nos jours, selon les règles de la FIS, si les conditions météorologiques font que la température est de -25,0°C ou en deça, la compétition doit être reportée ou annulée (FIS 2008).

Dans le combiné nordique, le Polonais Franciszek Gasienica-Gron, un pur inconnu, gagne le bronze et devient le premier non-scandinave à obtenir une médaille dans cette discipline qui, depuis 1924, était la chasse gardée de la Norvège.

L’entrée de l’URSS et la rhétorique de la guerre froide

Bien qu’aucune querelle politique n’ait éclaté durant les compétitions à Cortina, contrairement aux Jeux futurs, il n’en demeure pas moins que la tension de la guerre froide, entre l’URSS et les États-Unis, était très présente.

L’équipe soviétique se présenta à Cortina avec une délégation de 117 participants (la plus nombreuse) prête à faire face aux meilleurs athlètes des autres nations et le prouva amplement en récoltant seize médailles lors de cette première participation (7 OR, 3 AR, 6 BR). C’est plus de médailles que certaines nations qui dominaient traditionnellement les sports d’hiver, telles que l’Autriche et les pays scandinaves. Au cours des 38 prochaines années, et ce, jusqu’à l’éclatement de l’URSS, les Soviétiques finiront premiers au classement des médailles de toutes les éditions des Jeux d’hiver à l’exception de ceux de 1968 (remportés par la Norvège) et de 1984 (remportés par l’Allemagne de l’Est).

La réaction de la presse américaine aux prouesses soviétiques est le reflet des événements de cette époque. Un recensement des articles des principaux quotidiens américains montre toute la méfiance qui prévalait envers l’URSS et son système politique. On reprochait à l’équipe soviétique d’avoir les mêmes qualités qu’une « machine ». On disait que leur préparation pour Cortina était comme celle « d’une bande de voleurs de banque qui prépare un coup fumant ».  Ce portrait négatif de l’équipe de l’URSS sous-entendait que la présence des Soviétiques était une menace pour le futur du Mouvement olympique, en raison de l’accent qui était mis sur le nationalisme (Nendel 2004). Le président du CNO allemand, Karl Ritter von Halt, traita les athlètes des nations communistes « d’amateurs bidons » et les accusa « d’endommager l’esprit des Jeux Olympiques ». Il condamna l’attitude de « gagner à tout prix » des « nouvelles nations sportives ». Aux États-Unis, le Sénateur républicain du Maryland, John Marshall Butler, mentionna que l’URSS « polluait les Jeux Olympiques avec leur professionnalisme ». Il était convaincu que l’objectif principal de l’URSS « n’était pas de faire avancer les idéaux de fair-play et d’esprit sportif, mais la domination mondiale du communisme » (Nendel 2004).

L’ironie dans tout cela, c’est que toutes ces accusations ont déjà été portées contre les équipes américaines depuis le début des Jeux Olympiques modernes à Athènes, en 1896. Toutefois, la bataille verbale continua de plus belle. Quand les athlètes soviétiques échouaient, on en faisait état comme d’une preuve de l’échec du communisme; quand ils réussissaient, on disait que ce n’était guère surprenant « puisqu’ils avaient de la neige à l’année longue ». Cette attitude occidentale de donner aux Soviétiques le crédit qu’ils méritent tout en mettant l’accent sur le professionnalisme caché dans leur système sportif et, par le fait même, sur le désavantage que cela crée sur le terrain de jeu, sera présente pendant des décennies jusqu’à ce que le CIO ouvre la porte des Jeux aux athlètes professionnels, en 1992, peu de temps après l’effondrement de l’URSS.

Financièrement, les Jeux ont été rentables mais pas autant qu’ils auraient pu l’être. En raison d’une publicité médiatique pré-olympique qui mentionnait qu’il serait très difficile de se procurer des billets et de se trouver un endroit pour loger, plusieurs personnes ont préféré regarder les Jeux à la télé plutôt que de se déplacer vers Cortina. Résultat, on estima qu’environ 1 000 chambres d’hôtel sont restées vacantes durant toute la durée des compétitions (Nendel 2004).

De façon remarquable, ces Jeux ont été le miroir des idéaux de fair-play et de solidarité qu’incarnent les Jeux Olympiques. Malgré les conflits politiques latents, les jeunes femmes et les jeunes hommes qui ont pris part aux compétitions l’on fait dans un esprit d’amitié et de bonne entente. On se souviendra des exploits des grands athlètes plutôt que de la rancœur des rivalités idéologiques politiques.

Si les Jeux de Cortina d’Ampezzo ont atteint un tel degré de perfection, c’est grâce au dévouement, au travail, à l’efficacité et à l’enthousiasme du Président du CNO italien, Giulio Onesti, qui a su s’entourer d’un état-major efficace et compétent (Deschiens 1972)

Le Canada a inscrit 51 athlètes dans les épreuves des 7es Jeux d’hiver.

Au classement des médailles, le Canada se situe en 10e position avec 3 médailles : une d’argent (patinage artistique en couple) et deux de bronze (hockey et descente féminine). Il y avait quatre membres originaires de la province de Québec.

Chappelet J-L (1997). « From Chamonix to Salt Lake City: Evolution of the Olympic Village Concept at the Winter Games ». Dans: Moragas M, Llinés M, Kidd B (Éds.) Olympic Villages: Hundred Years of Planning and Shared Experiences. International Symposium on Olympic Villages, Lausanne 1996. Lausanne: IOC Editions, 81-88.

Deschiens G (1979). Histoire des Jeux Olympiques d’hiver : Contribution à l’Histoire de l’Olympisme et des Sports du Froid. Morzine : Éditions Jean Vuarnet, 293 p.

Fédération internationale de ski (2008). International Ski Competition Rules: Book II – Cross Country. Approved by the 46th International Ski Congress, Cape Town (RSA). 80.

Guttmann A (1984). The Games Must Go On : Avery Brundage and the Olympic Movement. New York : Columbia University Press, 114.

Lagorce G, Parienté R (1972). La fabuleuse histoire des Jeux Olympiques. Paris : Éditions O.D.I.L., 541-560, 567-633.

Lyberg W (1989b). The IOC Sessions, Volume II: 1956-1988. Lausanne : International Olympic Committee, 390 p.

Lyberg W (1996). Fabulous 100 Years of the IOC.  Facts – figures – and much, much more. Lausanne : IOC Publications, 410 p.

Nendel  J  (2004). « Cortina d’Ampezzo 1956 ». Dans : Findling JE, Pelle KD (Éds) Encyclopedia of the Modern Olympic Movement. Westport, CT: Greenwood Press, 327-335.

Schantz O (1995). « La présidence de Avery Brundage (1952-1972) ». Dans : Gafner  R  (Éd.)  Un siècle du Comité International Olympique. L’Idée – Les Présidents – L’Oeuvre. Lausanne : CIO, Tome II, 89-93, 108-114, 155-164, 177-178, 180, 183.

Wallechinsky  D, Loucky J  (2009). The Complete Book of the Winter Olympics: The Vancouver Edition – Vancouver 2010. Vancouver : Greystone Books, 322 p.

Photo: La montréalaise Lucile Wheeler.
Source: ballecourbe.ca

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