Le World’s Meet de 1899

28 avril 2018

Pionnier de la recherche en histoire du sport québécois, l’historien Donald Guay a publié de nombreux ouvrages sur le domaine. Il demeure un précieux collaborateur de Sport et Société, nous l’en remercions.

Après deux tentatives infructueuses la Canadian Wheelmen’s Association obtient de l’International Cyclist’s Association, réunie en congrès à Vienne au début de septembre 1898, que les courses internationales de 1899 (1) aient lieu au Canada du 7 au 12 août 1899. La ville de Montréal est choisie de préférence à celle de Toronto, qui avait aussi présenté sa candidature, en raison de la qualité du vélodrome du Queen’s Park. C’est la première fois qu’un championnat international cyclisme se tient au Canada et la deuxième en Amérique du Nord. Ces championnats se sont tenus la première fois en Amérique en 1893 à l’occasion de l’Exposition universelle de Chicago.

Ce n’est qu’au début de juillet 1899 que le comité organisateur du World’s Meet, sous la présidence de Ed. Sheppard, est en mesure de faire part aux bicyclistes « de Montréal » du contenu du programme de courses (2) qui auront lieu au vélodrome du Queen’s Park (3).

Le Queen’s Park a été aménagé en 1898 « à Verdun, près du fleuve, à droite du chemin d’en bas de Lachine » (4), par des hommes d’affaires de cette ville dont U. H. Dandurand, courtier en valeurs immobilières et particulièrement entreprenant (5). La piste du vélodrome est en bois, aux virages qui « ont jusqu’à huit pieds d’inclinaison », sa largeur est de vingt-huit pieds. Nat Butler, le champion américain, qui en a fait l’essai « avoue n’avoir pas rencontré une seule piste aussi parfaite que celle du Queen’s Park » (6).

Si le vélodrome appartient à des Canadiens français, ce n’est pas le cas du World’s Meet dont l’organisation est sous le plein contrôle des Anglo-canadiens et des Britanniques. Un Canadien français, H. A. Robert fait partie du comité exécutif qui compte sept personnes, mais on en fait « peu de cas », on l’ignore au point de ne pas lui communiquer les renseignements officiels (7).

Le rédacteur sportif de La Patrie, Jos Marier, considère que « les Anglais se sont accaparés la besogne afin d’être plus en évidence et être seuls à recueillir les louanges » (8). Si l’on tient compte de la composition du comité organisateur et de la répartition des postes sur le terrain des courses, il faut bien admettre qu’il a raison. En effet, deux postes, sans importance, sur vingt-six sont occupés par des Canadiens français : J. M. Dufresne, marqueur et H. R. Landry, crieur (9). De plus, « les Européens, pour la plupart Anglais et Écossais, qui ont conduit les tournois, ont agi d’une façon des plus cavalières » (10). Il est vrai qu’à cette date les Anglais dominent l’International Cyclist’s Association ce qui est loin de plaire aux Français (11).

Au total, pas moins de 132 cyclistes, 91 amateurs et 41 professionnels, provenant de sept pays se sont inscrits à l’une ou l’autre des courses au programme du World’s Meet. Les cyclistes américains dominent tant par le nombre que par la qualité.

En effet, 50%, 66 sur 132, des coureurs viennent de trente-quatre villes des États-Unis. Pour sa part le Canada inscrit cinquante-sept cyclistes, soit 43%. Les autres viennent de l’Angleterre (3), d’Écosse (2), de France (2), de l’Australie (1) et de l’Afrique du Sud (1).

36 amateurs – 23 professionnels

50 amateurs – 25 professionnels

16 amateurs

35 amateurs – 23 professionnels

17 professionnels

13 professionnels

21 amateurs

42 amateurs – 25 professionnels

43 amateurs (9 équipes)

12 amateurs – 8 professionnels

Des cinquante-sept cyclistes du Canada qui participent à ces grandes courses internationales, trente et un (54%) sont de la province de Québec, notamment de Montréal. Les autres cyclistes canadiens viennent de l’Ontario (20/57 ou 35%), du Nouveau-Brunswick (3), de l’Ile du Prince Édouard (2) et du Manitoba (1). Pourtant selon le président et le secrétaire de la Canadian Wheelmen’s Association, Louis Rubinstein et Hal Donley, les cyclistes de l’Ouest devaient être nombreux à prendre part au World’s Meet (12). Même avec la promesse de tenir à Halifax « les grands tournois de la Puissance » en 1900, les cyclistes des provinces maritimes n’ont pas participé en nombre comme le croyait Louis Rubinstein (13). Pour leur part, les Canadiens français, qui ne sont que dix (17.5%), dont cinq de catégorie novice, sont submergés dans une immense majorité anglo-saxonne.

Ces francophones sont de Montréal (8) et Terrebonne (2) où il existe des vélodromes depuis 1898.

Si les Anglais et les Écossais dominent l’organisation du World’s Meet, les grandes vedettes de ce carnaval universel du cyclisme sont sans aucun doute les cyclistes américains qui remportent presque toutes les épreuves et abaissent des records mondiaux.

Chez les professionnels, les frères Butler, Nat et Frank, se distinguent en gagnant les courses de deux milles tandem, de cinq milles tandem poursuite. De plus, Nat remporte la course de cinq milles handicap et abaisse le record du monde de quatorze secondes avec un temps de 10 m 44 2/5 s. Un autre américain, le noir Major Taylor, se signale en sortant vainqueur dans les courses d’un mille et de deux milles. Taylor aurait aussi remporté la course d’un demi-mille, mais les juges ont donné la victoire à C. R. McCarthy, un autre américain. Cet incident valut aux juges les huées de la foule qui par contre fit une ovation générale à Taylor. C’est certainement le cycliste le plus populaire du World’s Meet. Chez les amateurs, les Américains gagnent la majorité des épreuves. John A. Neilson se classe premier dans les courses de cinq milles tandem avec Hoopes, et remporte celle de cent kilomètres.

Chez les Canadiens français seul Curtis Boisvert se fait remarquer en arrivant quatrième dans la course de cinq milles handicap, cinquième dans la course sur route, deuxième dans une course spéciale d’un tiers de mille. Parmi les Canadiens anglais, c’est James Drury de Montréal qui se signale en arrivant deuxième dans les courses du demi-mille, et du mille.

Durant les quatre jours de courses « plus de 30,000 personnes » sont entrées au Queen’s Park, ce qui « dépasse sûrement tout ce qui s’était vu jusqu’ici à une réunion sportive en Canada » (14). C’est un succès « colossal ».

En revanche, les hôteliers et les marchands se plaignent que ce carnaval leur a « rapporté peu de chose » car les « milliers d’étrangers » attendus ne sont pas venus (15). Si les 20,000 à 50,000 touristes, que les organisateurs espéraient recevoir, n’ont pas envahi la métropole, c’est que « le manque d’argent a empêché le comité d’organisation de donner à l’affaire le retentissement qu’elle méritait ». De plus, la presse canadienne, à l’exception de celle de Montréal, et la presse américaine ont fait « peu d’agitation autour de l’affaire » (16). Les hôteliers et les marchands n’ont pas raison de se plaindre, eux qui n’ont souscrit que la somme de 1.495$ alors que généralement, ils donnent 10,000$ pour l’organisation du carnaval d’hiver « pour faire ce qui est prouvé être un tort considérable à Montréal en faisant passer notre ville pour un endroit du pôle nord » (17).

Combien les Canadiens français ont-ils souscrit? Au total la contribution des francophones s’élève à 135$ dont 105$ sont souscrits par le maire Préfontaine et trois échevins : H. Laporte, H. B. Rainville et P.E. Paquette (18).

Ces grandes courses internationales ne semblent avoir eu aucun impact sur le développement du cyclisme comme sport au Québec. Au contraire, immédiatement après la tenue du World’s Meet, « ce beau sport » connaît une « dépression par trop accentuée » particulièrement dans la métropole (19). Dix ans plus tard, le président du Montreal Bicycle Club, James MacDonald espère « faire revivre les courses de bicycle à Montréal ». Il suggère d’organiser des courses, une ou deux, « durant les intermèdes des parties de crosse sur le terrain de la Montréal Amateur Athletic Association » (20).

Il n’y a aucun doute que les compétitions cyclismes connaissent un déclin très important après 1900. Il semble même que la popularité de la bicyclette comme véhicule de divertissement diminua de façon significative (21). Ceux qui ont organisé ces grandes courses internationales espéraient favoriser la pratique de la bicyclette et de développer le sport cyclisme. Ils n’avaient aucunement prévu un tel ressac.

Course 1/2 mille

Amateur : Lester Wilson (USA) 1 min 08 sec.

Professionel: C.R. McCarthy (USA) 1 min 1/5 sec.

Course de 1 mille

Amateur : T. Siemmersgill (ANG) 5 min 43 2/5 sec.

Professionnel: Major Taylor (USA) 3 min 03 sec.

1 mille pour novice

Amateur: B. Dennison (CAN) 2 min 31 sec.

Course 2 milles

Professionel: Major Taylor (USA)

Course 2 milles en tandem

Professionnel : Nat et Frank Butler (USA) – Temps non-disponible – Record du monde

5 milles en tandem

Professionnel : Gagnants non disponibles

5 mille tandem - poursuite

Amateurs: Neilson et Hopes (USA) 10 min 14 1/5 sec.

Professionnels: Nat et Frank Butler (USA) 9 min 59 4/5 sec.

5 milles handicap

Amateur: Ben Goodson (AUS) 13 min 33 1/5 sec.

Professionnel: Nat Butler 10 min 44 2/5 sec.

15 milles sur route

Amateur: W. Vennels (CAN)

100 kilomètres

Amateur: John A. Nilson (USA) 2 h 04 min 13 1/5 sec.

Professionnel: Gibson (USA) 1 h 59 min 1/5 sec. – Record du monde.

Notes

1 « Les courses internationales de 1899 auront lieu au Canada ». La Presse, 12 septembre 1898, p. 3.

2 « Le World’s Meet ». La Patrie, 7 juillet 1899, p. 2.

3 « Le World’s Meet ». La Patrie, 21 juillet 1899, p. 2.

4 « Le World’s Meet ». La Patrie, 5 août 1899, p. 2.

5 DEZIEL, Julien. Histoire de Verdun. 1976, p. 145.

6 « Les champions du bicycle ». La Patrie, 2 août 1898, p. 8.

7 « Dans la distribution des prix du World’s Meet ». La Patrie, 24 août 1899, p. 2.

8 « Le dernier jour ». La Patrie, 14 août 1899, p. 2.

9 « Une foule immense ». La Patrie, 10 août 1899, p. 2.

10 Op. cit. supra, note 8.

11 « Complications internationales ». La Patrie, 16 avril 1901, p. 2. Les Français provoquent la formation de l’International Cyclists Union pour ne plus être « sous la férule de l’Angleterre » qui dominait l’organisation internationale du cyclisme jusqu’à cette date.

12 « Les bicyclistes d’Ontario ». La Patrie, 4 août 1899, p. 8.

13 « Le World’s Meet ». La Patrie, 19 juillet 1899, p. 8.

14 « Le dernier jour ». La Patrie, 14 août 1899, p. 12.

15 « Bicycle ». La Patrie, 7 juillet 1899, p. 2.

16 « Le dernier jour ». La Patrie, 14 août 1899, p. 12.

17 « Le World’s Meet ». La Patrie, 5 août 1899, p. 2.

18 « La liste des souscripteurs ». La Patrie, 22 juillet 1899, p. 14.

19 « Quatrième rapport annuel aux membres du Club des bicyclistes Le Montagnard ». La Patrie, 8 mars 1901, p. 2.

20 « Des courses en bicycles ». Le Devoir, 26 avril 1911, p. 3.

21 « Le règne de la bicyclette ». La Patrie, 8 octobre 1901.

Illustrations :
(selon leur apparition dans le texte)

Le vélodrome Queen’s Park.
Source: Le Monde Illustré, 19 août 1899. Collection BAnQ.

Louis Rubinstein, président et secrétaire de la Canadian Wheelmen’s Association.
Source: La Patrie, 29 mars 1910, p.2.

Ben Goodson, champion amateur de l’Australie et gagnant du 5 milles handicap.
Source: Le Soleil, 22 juillet 1899, p.3.

Major Taylor, le cycliste professionnel gagnant des épreuves du mille et du 2 milles.
Source: Le Soleil, 18 mai 1900, p. 5.

Pin It on Pinterest

Share This