Le laboratoire de recherche sur la culture corporelle des Québécois: le LARECQ (1)

10 juin 2018

Roger Boileau est un éducateur physique, détenteur d’une maîtrise et d’un doctorat en sociologie. Professeur à l’Université Laval de 1969 à 2004, il est aujourd’hui professeur associé à cette institution et fondateur du Laboratoire de recherche sur la culture corporelle de Québécois. Sport et Société remercie Roger Boileau pour sa collaboration.

La devise du Québec est « Je me souviens ».
Et pourtant, rarement un peuple aura-t-il autant enterré son histoire »
(Réjean Tremblay, octobre 2008).

La recherche sociohistorique dans les domaines de la culture corporelle est très peu développée au Québec. Pour faciliter et accélérer cette recherche, il nous faut d’abord constituer un corpus documentaire spécialisé qui n’a pas encore été rassemblé ici.

Pour pallier cette lacune, j’ai créé depuis quelques années l’embryon d’un centre de documentation spécialisé dédié exclusivement à cette thématique de notre culture corporelle en espérant créer un mouvement suffisamment attrayant pour générer un véritable centre professionnel, c.-à-d. documenter nos organismes, nos personnages, nos courants de pensée, nos réalisations reliées à notre patrimoine corporel dans les domaines reliés à l’éducation physique scolaire, aux jeux physiques, aux sports (scolaire, amateur, féminin, régional, professionnel), au plein air, aux courants du conditionnement physique, à l’expression corporelle, etc. depuis la Nouvelle-France jusqu’à maintenant.

Cet embryon, je l’ai appelé LARECQ (acronyme pour Laboratoire de recherche sur la culture corporelle des Québécois). Il recueille et classifie toute forme de documentation portant sur notre patrimoine corporel afin de la rendre accessible aux étudiants, aux chercheurs et journalistes. Cette documentation se présente sous trois formes :

  • Une documentation écrite : archives privées ou d’organismes, livres, mémoires, revues, rapports, thèses, etc.
  • Une documentation audiovisuelle : affiches, albums-souvenirs, bandes sonores, carte postale, diapositives, films, photos, VHS, etc.
  • Depuis mai 2011, grâce à un protocole entre le Musée de la civilisation de Québec, et l’Université Laval, le LARECQ transmet au musée tout artefact significatif (médailles, objets de jeu/sport, plaques commémoratives, trophées, pièces d’équipement, vêtements, etc.)

Pourquoi ce nom?

La notion de laboratoire renvoie à un endroit où l’on construit et utilise des outils de recherche. Un laboratoire reçoit des matières premières – dans notre cas des documents –  les classe, les indexe, monte des dossiers et facilite leur consultation. Il ne s’agit donc pas exclusivement d’un centre de documentation ou d’archives. L’objectif étant de stimuler la recherche socioculturelle relative à une thématique ciblée en lien avec la culture corporelle des Québécois.

La culture corporelle concerne les façons de penser (idéologies, valeurs, systèmes) et les façons de faire corporelles d’individus (professeur, entraîneur, athlète, spectateur, gestionnaire, etc.) ou de groupes (clubs, cercles, institutions scolaires, religieuses, civiles, professionnelles, etc.) dans ses manifestations variées dans lesquelles le corps constitue le vecteur commun de l’action: sport, éducation physique, conditionnement physique, plein air, danses, etc.

Le concept de Québécois retient les apports successifs des divers groupes humains ayant façonné la culture québécoise à différents moments de note histoire, qu’il s’agisse des  Amérindiens, des Français, des Britanniques, des Canadiens, des Américains ou autres.

La nécessité de préserver les témoignages de notre identité et de notre mémoire collective par rapport aux manifestations de notre culture corporelle s’impose à un nombre croissant de personnes. Il y a d’abord le facteur générationnel immédiat issu des acteurs de la Révolution tranquille qui ont atteint l’âge de la retraite. Ils ont conscience d’avoir joué un rôle important et désirent laisser une trace légitime des transformations qu’ils ont contribué à générer. Ils se sont exprimés durant leurs années actives, ont pris des décisions marquantes dont les traces dorment dans leur sous-sol ou ailleurs. Il y a ensuite ces traces méconnues et de plus en plus rares des XIXe et première moitié du XXe siècle. Aussi la part croissante des manifestations contemporaines de la culture corporelle qui s’empile, années après années, sans traitement, et donc peu accessibles.

Mais il y a péril en la demeure, car les éléments de base à la constitution d’une véritable historiographie québécoise – les documents – disparaissent massivement. Plusieurs facteurs expliquent cette érosion de notre patrimoine en ce domaine :

– l’absence d’un lieu comme le LARECQ consacré à la conservation de nos documents;
– la tiédeur des centres d’archives officiels envers notre thématique;
– le désintérêt de nos organismes envers des documents n’ayant plus d’utilité immédiate;
– le temps requis pour ordonner et rendre ces documents utiles à la recherche;
– les tirages très limités de nos documents, même des livres;
– une gestion d’organismes reposant sur le bénévolat.

Tous ces facteurs font en sorte que beaucoup de documents sont disparus et continuent de disparaître, handicapant notre capacité à construire une véritable historiographie relative à tous les aspects notre culture corporelle pourtant riche et ancienne. De plus, l’absence de cours d’histoire relatant notre patrimoine dans la formation des éducateurs physiques et des entraîneurs perpétue notre amnésie collective.

La première étape de réappropriation de notre mémoire collective concerne la protection des éléments constitutifs de ce patrimoine, qu’il s’agisse des documents écrits (livres, revues, rapports, albums-souvenirs, archives privées ou d’organisations) de documents audiovisuels (photographies, diapositives, affiches, films, VHS, CD, etc.) ou d’artefacts (médailles, trophées, cartes postales, diplômes, vêtements, objets de jeu, etc.).

C’est précisément ce que j’ai commencé à faire de façon bénévole et sans budget il y a quelques années au Département d’éducation physique de l’Université Laval. D’abord à partir de mes propres documents et ceux de mes collègues universitaires qui prenaient leur retraite puis, par le bouche-à-oreille, auprès de d’autres personnes dont l’historien Donald Guay qui dispose de la plus grande collection privée de documents sur cette thématique. À ce jour, une quarantaine de personnes ont fait un don au laboratoire.

Rapidement, dès que l’existence du LARECQ a été connue,  des demandes d’aide à la recherche apparurent sous différentes formes : demande d’information spécifique pour une recherche ou une demande de visite du laboratoire ou encore une demande de collaboration à un projet de recherche quelconque. Si cet intérêt témoigne de la pertinence du laboratoire, il nous indique aussi les limites de notre mode de fonctionnement actuel. Le LARECQ ne peut pas continuer ainsi, sur des bases aussi précaires.

Cette première étape a reposé jusqu’à présent sur du bénévolat et des modestes dons d’argent. Elle a permis de constituer un certain thesaurus et monter un système de classement souple qui laisse présager ce que pourrait devenir le LARECQ. Elle doit générer une seconde étape qui permettra de sauver davantage de documents et surtout de rendre le laboratoire accessible sur place et par liens informatiques à toutes les personnes intéressées à l’utiliser.

Tel est le défi qui se présente maintenant à nous.

(À suivre)

Photos: Aperçus des installations du laboratoire de recherche.

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