Le rapport Parent et la réforme de l’éducation.
« Quand la réflexion se marie à l’action » Chronologie commentée.

8 août 2018

À la suite du décès de Paul Gérin-Lajoie et de ses funérailles nationales qui se dérouleront le 9 août 2018, Sport et Société vous propose de jeter un oeil sur l’histoire de l’éducation physique par le biais d’une série de textes sur le Rapport Parent. Voici le premier texte de Roger Boileau, sociologue et éducateur physique.

Roger Boileau est un éducateur physique, détenteur d’une maîtrise et d’un doctorat en sociologie. Professeur à l’Université Laval de 1969 à 2004, il est aujourd’hui professeur associé à cette institution et fondateur du Laboratoire de recherche sur la culture corporelle de Québécois. Sport et Société remercie Roger Boileau pour sa collaboration.

La gestion de la réforme

1950, début – Jeune avocat et spécialiste en droit constitutionnel, Paul Gérin-Lajoie est amené à conseiller l’ensemble des collèges classiques de garçons et de filles sur un litige de financement des institutions supérieures par le gouvernement fédéral. Suivra son engagement envers l’enseignement public, ce qui lui permet de connaître le fonctionnement de l’ensemble du système scolaire. C’est le début d’un long engagement qui devait le conduire à la tête de la vaste réforme de l’éducation, pilier de la Révolution tranquille (1).

1956 – Paul Gérin-Lajoie entre dans la politique active pour faire de l’éducation un enjeu politique. Il collabore à la préparation du programme électoral du Parti libéral et particulièrement sur la thématique de l’éducation, en vue des élections du 20 juin 1956. Son parti et lui-même sont défaits, mais ce dernier n’en poursuit pas moins ses réflexions pour une vaste réforme de l’éducation (2).

1956, 14 février – Remise du rapport de la Commission d’enquête sur les problèmes constitutionnels et fiscaux, ou la commission Tremblay, dans laquelle Gérin-Lajoie joue un rôle stratégique fondamental pour la thématique de l’éducation. Cette commission analyse tous les problèmes institutionnels et financiers entre Ottawa et Québec. À la surprise générale, l’éducation apparait comme un souci majeur pour la majorité des organismes qui déposent un mémoire. Les enjeux soulevés préparent l’opinion publique et les décideurs à la vaste opération du rapport Parent à venir: l’enseignement secondaire public, l’accès aux études supérieures, la formation des maîtres, l’ouverture aux laïcs, l’éducation aux adultes et aux filles, etc. (3).

1957, automne – En suivi à la commission Tremblay, l’Institut canadien des affaires publiques retient la thématique de l’éducation à sa conférence annuelle (4).

1958, février – En suivi à la commission Tremblay, la Fédération des sociétés Saint-Jean-Baptiste organise à son tour une grande conférence sur cette thématique que l’on qualifie « d’États généraux de l’éducation » avec 130 délégués officiels et 700 observateurs. Plusieurs réclament la création d’un ministère de l’éducation (5).

1960, 5 juillet – « C’est le temps que ça change… » Élu le 22 juin, le Parti libéral nomme Paul Gérin-Lajoie, nouveau député du comté de Vaudreuil-Soulanges, à la tête du ministère de la Jeunesse et lui rattache le Département de l’instruction publique (DIP). Quelques semaines plus tard, Arthur Tremblay, formé en sciences sociales et en sciences de l’éducation et alors directeur-adjoint de l’École de pédagogie et d’orientation à l’Université Laval, entre au service du Ministère comme « adjoint exécutif et conseiller spécial du ministre ». Le ministre lui confie la tâche de formuler la réforme de l’éducation et de superviser sa mise en œuvre (6).

1960, août – Le ministre de la Jeunesse établit le « Bureau de la planification » qui entreprend la préparation des lois de la Grande chartre de l’éducation, de la carte scolaire du Québec et des problèmes financiers des commissions scolaires (7).

Le levier de la Commission d’enquête (Rapport Parent)

1961, avril – La Commission royale d’enquête sur l’enseignement de la province de Québec est formée sous la présidence de Mgr Alphonse-Marie Parent (8). Elle mobilise l’ensemble de la société québécoise, puisqu’environ 300 associations ou groupements y présentent un mémoire.

1961, juin –  L’Assemblée législative adopte la Grande chartre de l’éducation proposée par le ministre de la Jeunesse, sans attendre les études et le rapport de la grande Commission royale d’enquête récemment créée, car les douze mesures proposées et longtemps attendues faisaient déjà l’objet d’un large consensus et s’avéraient particulièrement favorables à l’avancement de l’éducation physique : la formation universitaire du personnel enseignant, l’obligation faite aux commissions scolaires de dispenser l’enseignement primaire et secondaire au complet jusqu’à la onzième année, la gratuité scolaire, la fréquentation scolaire obligatoire jusqu’à l’âge de 15 ans, puis 16 ans, un régime de subventions statutaires aux commissions scolaires, etc. (9).

1962, 20 février – Le ministre de la Jeunesse, Paul Gérin-Lajoie, crée par Arrêté ministériel le comité d’étude sur l’éducation physique, les loisirs et les sports, présidé par René Bélisle, surintendant de la Division de la récréation à la Ville de Montréal. Six des juit autres membres sont des éducateurs physiques de formation : Roger Bélisle, Roch Roy, Jean-Marc Dion, Nicole Bourget, Sybil Ross et Roger Dion. L’équipe comprend aussi Jean-Paul Tremblay (ptr) et Pierre Leclerc.

Son mandat (10):
– Faire le relevé du travail accompli par les divers organismes publics et privés;
– Inventorier et reclassifier (sic) les besoins;
– Proposer les grandes lignes de la politique du gouvernement et définir les structures d’organismes provinciaux qui régissent les loisirs, les sports et l’éducation physique;
– Collaborer avec le Comité d’étude sur l’éducation des adultes pour assurer la coordination des travaux qui avaient un objectif commun : la formation parascolaire.

1963, 22 avril – La commission Parent remet le premier volume de son rapport, proposant la création d’un ministère de l’Éducation et d’un Conseil supérieur de l’Éducation. Les deux autres volumes seront publiés en novembre et en décembre 1964, et les deux derniers, en mai 1966 (11). Le débat et l’action s’engagent immédiatement.

1963, 26 juin – Le projet de loi appelé « Bill 60 » exprime les intentions du gouvernement d’aller de l’avant en proposant la création d’un ministère de l’Éducation, un conseil supérieur consultatif et deux comités confessionnels. Le processus démocratique s’enclenche, les pour et les contre s’expriment. Certaines régions et l’épiscopat considèrent que le projet menace l’école catholique. L’adoption du projet de loi est retardée et le ministre de la Jeunesse doit convaincre (12).

1963, été et automne- L’acceptation populaire du Bill 60 passe d’abord par une tournée régionale qui reçoit de grands appuis de la part des organismes intéressés, de la population et des corps intermédiaires. S’ensuit un chassé-croisé de négociations avec l’épiscopat qui, finalement, reconnait la responsabilité de l’État dans ce domaine, moyennant certaines garanties envers l’enseignement religieux. Ce retrait de l’Église dans la gestion du système d’éducation permet au Québec de franchir sans heurt une étape importante des relations Église-État et ouvre la porte à une succession de changements caractérisée par la montée des laïcs (13).

1964, février  – Le rapport Bélisle (comité d’étude sur les loisirs, l’éducation physique et les sports) remet son rapport au ministre de la Jeunesse Gérin-Lajoie. Il contient douze recommandations pour redresser l’éducation physique scolaire et sept d’entre elles seront retenues quelques mois plus tard dans le chapitre 22 du rapport Parent. Sur les 17 mémoires présentés au comité, sept proviennent d’éducateurs physiques, dont trois de regroupements d’éducateurs physiques (14) : Section de Québec (chapitre français) de la CAHPER, Association des diplômés en éducation physique et récréation de Montréal, Société canadienne de l’éducation physique et de la Récréation.

Le début d’un temps nouveau en éducation

1964, 19 mars – Sanctionné le 19 mars, le Bill 60 entre en vigueur le 13 mai. Il permet la création du nouveau ministère de l’Éducation par la fusion de l’ancien ministère de la Jeunesse avec le Département de l’instruction publique. Paul Gérin-Lajoie est nommé ministre de l’Éducation (15).

1964, 1er septembre – Le frère Untel (Jean-Paul Desbiens), qui avait dénoncé l’incurie du DIP en 1960, est invité à participer à l’amélioration du système scolaire en assumant la direction générale des programmes et examens, là où les nouveaux programmes d’éducation physique seront discutés (16).

1964, novembre et décembre – La commission Parent remet au gouvernement le second et le troisième volume de son rapport (17).

1965, 11 mai – Le Conseil des ministres adopte le Règlement no 1 du ministre Gérin-Lajoie donnant suite aux recommandations du rapport Parent : le cours élémentaire passe de sept à six ans et on crée un cours secondaire polyvalent pour garçons et filles. Ce Règlement résulte du succès de l’Opération 55 visant à transformer et réduire le nombre de commissions scolaires de 1 830 locales à 55 régionales catholiques et 9 protestantes (18).

Les nouvelles écoles polyvalentes seront progressivement dotées d’installations modernes pour l’éducation physique et, pour la première fois, un éducateur physique intègre la fonction publique au titre de responsable des programmes d’éducation physique au sein du ministère. Ce poste est demeuré en fonction jusqu’à aujourd’hui (19).

1966, 30 mars – Soumis par le ministre de l’Éducation, le Conseil des ministres adopte plusieurs projets proposés par le rapport Parent. Entre autres : l’instauration d’un enseignement préuniversitaire et professionnel (CÉGEP) gratuit au lieu des collèges classiques vieux de 350 ans comme voie d’accès à l’université (Règlement no 3); la formation et le perfectionnement des maîtres à l’université, remplaçant 106 écoles normales dirigées majoritairement par des religieux et religieuses (Règlement no 4) (20).

1966, mai –  La commission Parent présente au gouvernement les volumes 4 et 5 de son rapport, ce qui termine son mandat (21).

1966, 5 juin – Le Parti libéral de Jean Lesage est défait aux élections générales au profit des unionistes de Daniel Johnson. Élu, mais dans l’opposition, Paul Gérin-Lajoie n’a plus le pouvoir de poursuivre ses réformes (22).

Cette élection permet toutefois à des professionnels de l’éducation physique, des sports et des loisirs de devenir députés, tant chez les libéraux défaits que les unionistes portés au pouvoir.  À leur façon, ils défendent de chaque côté de la Chambre la cause du développement de ces domaines : Gilles Houde et Glendon Pettes Brown, libéraux (comté de Fabre et de Brome), Jean-Marie Morin et Fernand Grenier, unionistes (comté de Lévis et de Frontenac) (23).

1966, 16 juin – Nomination de Jean-Jacques Bertrand comme second ministre de l’Éducation. Après avoir abondement critiqué les réformes du gouvernement Lesage alors qu’ils étaient dans l’opposition, les unionistes du premier ministre Daniel Johnson poursuivent, avec la même équipe de hauts fonctionnaires, les réformes proposées par le rapport Parent et restées en plan par le déclenchement des élections : loi des prêts et bourses; création des cégeps; subventions aux institutions privées (24).

1967 – Les réformes se poursuivent : création de l’Université du Québec, première pierre d’un vaste réseau de centres universitaires à travers le Québec, qui prendra rapidement charge de la formation des maîtres en région; loi sur les institutions privées (25).

1968 – Le nouvel Office franco-québécois de la jeunesse, en complément aux réformes éducatives, permet à de nombreux éducateurs physiques, entraîneurs, animateurs et gestionnaires de loisirs québécois de connaître certaines réalités françaises dans leur domaine respectif (26).

1969, 20 juin – Paul Gérin-Lajoie remet sa démission comme député de Vaudreuil-Soulanges27. Les réformes implantées auront complètement modifié le système scolaire québécois, et ce, à tous les niveaux. Il sera dorénavant plus intégré, plus ouvert aux nouveautés et surtout plus démocratique et redevable à la population par son rattachement politique.

Notes
(1) Paul Gérin-Lajoie. Combat d’un révolutionnaire tranquille. Propos et confidences, Montréal, CEC, 1989, p. 22-24.
(2) Idem, p. 163, 165, 172.
(3) Idem, p. 135-145.
(4) Idem, p. 146.
(5) Idem, p. 146.
(6) Idem, p. 365, 198.
(7) Idem, p. 365.
(8) Idem, p. 232, 366.
(9) Idem, p. 209-210, 366.
(10) René Bélisle et al., Rapport du comité d’étude sur les loisirs, l’éducation physique et les sports. 2è édition, mai février 1965, p. II.
(11) Idem, p. 367, 369, 371.
(12) Idem, p. 245-250.
(13) Idem, p. 273-279.
(14) Comité d’étude sur les loisirs, l’éducation physique et les sports, op. cit., p. 143-145, Appendice «D».
(15) Idem, p. 281-284, 368.
(16) Idem, p. 284.
(17) Idem, p. 369.
(18) Idem, p. 287-291, 370.
(19) Gilles Houde. Le passage du témoin – La cause de l’éducation physique et du sport au Québec. Québec, Éditions DÉPUL, 2006, p. 185.
(20) Paul Gérin-Lajoie, op cit., p. 306-307.
(21) Idem, p. 371.
(22) Idem, p. 371.
(23) Gilles Houde, op. cit., p. 168-169, 183-186.
(24) Paul Gérin-Lajoie, op. cit., p. 338.
(25) Idem, p. 338.
(26) Gilles Houde, op. cit., p. 339.

Ce texte est le premier d’une série de trois publiés dans Propulsion, volume 26, février 2014, p. 12-14.En 2014-15, Roger Boileau est « Éditeur invité » auprès de la revue Propulsion, la revue de la FÉÉPEQ (Fédération des éducateurs et éducatrices physiques enseignants du Québec) pour développer la thématique intitulée « Commémoration du 50e anniversaire du rapport Parent et de la création du ministère de L’Éducation en lien avec l’éducation physique scolaire ».

Autres textes de Roger Boileau:
Commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la province de Québec (Rapport Parent) – à venir.
Commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la province de Québec (Rapport Parent) – Tome 3. Les programmes d’études (1964). Chapitre 22 – L’Éducation physique. – à venir.

Photo :
Les membres de la commission Parent, en 1961. Monseigneur Alphonse-Marie Parent, président, est au centre. Troisième à partir de la droite, on aperçoit le sociologue Guy Rocher. Photo: Bibliothèque et Archives nationales du Québec

 

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