La Commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la province de Québec (Rapport Parent)

16 août 2018

À la suite du décès de Paul Gérin-Lajoie et de ses funérailles nationales qui se sont déroulées le 9 août 2018, Sport et Société vous propose de jeter un oeil sur l’histoire de l’éducation physique par le biais d’une série de textes sur le Rapport Parent. Voici le deuxième texte de Roger Boileau, sociologue et éducateur physique.

Roger Boileau est un éducateur physique, détenteur d’une maîtrise et d’un doctorat en sociologie. Professeur à l’Université Laval de 1969 à 2004, il est aujourd’hui professeur associé à cette institution et fondateur du Laboratoire de recherche sur la culture corporelle de Québécois. Sport et Société remercie Roger Boileau pour sa collaboration.

Plus qu’un changement administratif du système scolaire, la réforme préconisée par le rapport Parent et implantée par l’équipe du ministre de la jeunesse Paul Gérin-Lajoie s’avère davantage l’amorce et le pilier autour desquels s’arrime un changement profond de société. Globalement, on peut diviser le XXe siècle québécois en deux périodes : l’avant et l’après Révolution tranquille. Il en est de même pour notre système d’éducation et pour notre domaine de l’éducation physique scolaire, ce qui autorise la présente démarche de commémoration.

Les réformes induites en éducation physique sont contenues dans le rapport Parent qui guide l’ensemble des réformes et sert de levier à la création d’un premier ministère de l’éducation. Cette politisation du domaine de l’éducation couplée à la nouvelle concentration des pouvoirs permit la rationalisation longtemps attendue du système éducatif, gage d’une plus grande accessibilité à tous les niveaux scolaires, et permit au

Québec de se hisser et de se maintenir dans le courant de la modernité. En somme, on est en présence de séquences intégrées – société, éducation, éducation physique – à l’image des marionnettes russes ou « matriochkas ».

Que reprochait-on tant au régime scolaire précédent ?
Il est dirigé par le Département de l’instruction publique (DIP) formé d’un comité catholique et d’un protestant depuis 1875. Le catholique est sous le contrôle du clergé, particulièrement des évêques, et non de l’appareil politique. Le rationnel de l’Église était que l’éducation serait d’abord du ressort des parents et que seule l’Église serait en mesure de les épauler par le contrôle des commissions scolaires et de ce qui s’ensuit.

Il génère un système scolaire bicéphale, hétéroclite et sous financé, ancré dans une mentalité conservatrice et non adaptée aux exigences de la société urbaine et industrielle dans laquelle vit pourtant la population du Québec depuis le début du XXè siècle. Considéré de façon ironique comme « le meilleur système d’éducation au monde » par le premier ministre unioniste Maurice Duplessis, il conduisait pourtant la majorité des jeunes francophones dans un cul-de-sac largement dénoncé en 1956 par les travaux de la commission Tremblay, une des premières secousses au statu quo. Impossible de coordonner les 1 500 commissions scolaires, chacune gérant son programme, ses manuels scolaires et la reconnaissance des diplômes selon ses propres critères.

En milieu rural, plusieurs « écoles de rang » ne comptent qu’une seule classe que fréquentent tous les élèves, peu importe leur âge. Au début des années 1960, le bilan est catastrophique. Les Canadiens français affichent un faible niveau de scolarisation : si 63 % finissent leur 7è année, seulement 13 % complètent leur 11è année, comparativement à 36 % des élèves anglophones. L’enseignement supérieur ne répond pas davantage aux besoins d’un Québec qui se modernise et l’accès à l’université passe obligatoirement par la filière de collèges classiques privés et coûteux ; conséquemment seulement 3 % des jeunes Canadiens français de 20 à 24 ans fréquentent l’une des trois universités francophones contre 11 % des jeunes anglophones dans leurs trois universités. Le boom démographique de l’après-guerre (de 660 000 à 1 350 000 élèves) couplé aux critiques plus nombreuses du système scolaire au cours de la décennie 1950 – même de l’intérieur du clergé – préparent le terrain à une vaste réforme. Mais il fallait la faire ! Par où commencer ? Comment contourner le pouvoir clérical ?

Les deux principaux acteurs de cette vaste réforme
Paul Gérin-Lajoie (1920 – 2018). L’entrecroisement des questions constitutionnelles et d’éducation amenèrent cet avocat et constitutionnaliste de pratique privée à s’intéresser à l’ensemble du système d’éducation tant privé que public au cours de la décennie 1950-1960, et ce, avant même son engagement dans la politique active. Il acquiert alors la conviction profonde que l’ensemble du système scolaire devait être changé et que le redressement du Québec devait passer d’abord par un redressement de son système scolaire. Son élection avec le Parti libéral de Jean Lesage en 1960 lui fournit le levier politique nécessaire. Les rapports successifs de la commission d’enquête qu’il crée, laquelle est présidée par Mgr Parent, lui fournissent l’analyse fine et les pistes de changement. En quelques mois, il implante les principales réformes, dont la création du ministère de l’Éducation, juste avant de perdre le pouvoir en 1966.

Mais le virage était pris et les adversaires politiques d’hier respectent le travail amorcé et poursuivent les changements.

Mgr Alphonse-Marie Parent (1906-1970).  Un trait d’union entre deux mondes.
Docteur en théologie, puis en philosophie, il étudie également la chimie. De professeur de philosophie à l’Université Laval, il deviendra directeur des cours d’été en 1938 – structure embryonnaire au sein de laquelle naîtra le futur Département d’éducation physique de cette université – puis vice-recteur de 1949 à 1954 et recteur jusqu’en1960.

Il préside la commission d’enquête sur l’enseignement de 1961 à 1966 qui constitue le socle de la réforme éducative, elle-même considérée comme la réforme la plus importante de la Révolution tranquille.  Il sera un personnage charnière entre deux mondes: en tant qu’homme d’Église et recteur d’une université catholique, il apparait d’abord comme un conservateur de l’ordre établi et protecteur des privilèges de l’Église en éducation. Mais c’est sous-estimer les tensions qui règnent en son sein entre plusieurs communautés enseignantes et l’épiscopat sur ce sujet. Plusieurs d’entre eux ont des vues progressistes et ouvertes à l’avènement d’un contrôle politique et laïc associé à une plus grande démocratisation.  Son ouverture aura permis ce passage et guidé le ministre Gérin-Lajoie sur la voie de la modernité.

En éducation physique au début des années 1960
Dans la foulée de la création du rapport Parent, le ministre de la Jeunesse Gérin-Lajoie crée aussi deux commissions spéciales, dont une sur l’éducation physique intitulée Comité d’étude sur les loisirs, l’éducation physique et les sports, présidée par René Bélisle, éducateur physique et surintendant à la Division de la récréation de la ville de Montréal, dont le rapport sera connu sous le nom de rapport Bélisle.

Le mandat du comité consiste à analyser la situation dans ces trois domaines et proposer des solutions dont plusieurs seront reprises dans le rapport Parent. Il qualifie la situation de l’éducation physique du réseau public francophone de « confusion totale, de fouillis administratif et pédagogique (1)» :

– Seulement 30 % des écoles publiques du réseau respectent les exigences du DIP, qui sont de 60 min/semaine au primaire et de 50 min/semaine au secondaire.
– Très peu d’écoles disposent d’un éducateur physique diplômé universitaires : environ 1/ 1 600 élèves dans la région de Québec et 1/12 000 élèves, essentiellement du secondaire, à Montréal.
– En 1960, on ne compte qu’environ 60 éducateurs physiques francophones diplômés universitaires, les autres intervenants sont issus des instituts privés (environ 3 mois de formation) ou des écoles normales (30 heures de formation).
– Aucun département d’éducation physique des universités francophones ne dispose d’installations adéquates.

Le rapport Parent, le point tournant d’une série de réformes favorables à l’éducation physique
Formée en avril 1961, la commission ne remet pas un rapport mais cinq volumes échelonnés d’avril 1963 à mai 1966. C’est colossal : 1 469 pages et 842 recommandations. Cette stratégie permet au futur ministre de l’éducation Gérin-Lajoie de sauver du temps et d’agir au fur et à mesure de la publication des recommandations. Ainsi, dès la publication, en avril 1963, du premier volume qui propose la création d’un ministère de l’Éducation et d’un Conseil supérieur de l’Éducation, il tente de créer ces deux instances. Il lui faudra une année pour vaincre les résistances, notamment celles du clergé, et les créer par le « Bill 60 » qui entre en vigueur en mai 1964. À partir de là, les autres réformes pourront être mises en œuvre, dont celles qui touchent directement ou indirectement à l’implantation du système actuel d’éducation physique. Quelles sont ces grandes réformes du moment qui s’inscrivent à l’enseigne de l’accessibilité (la gratuité scolaire et la construction de nouvelles écoles), de la rationalisation des structures et des programmes et de la modernité (2)?

– Réduire la complexité et l’hétérogénéité de la gestion scolaire en sabrant dans les trop nombreuses commissions scolaires : de 1500 à 55 catholiques et 9 protestantes.
– Uniformisation des programmes d’étude.
– Création d’écoles secondaires publiques polyvalentes dans toutes les régions.
– Remplacement des collèges classiques privés et religieux par des cégeps publics, laïcs et gratuits, réunissant à la fois la formation préuniversitaire et professionnelle. Concept unique.
– Augmentation de l’accès universitaire par un nouveau système de prêts et bourses.
– Création du réseau de l’Université du Québec particulièrement en région, accentuant l’accessibilité aux études supérieures.
– Élargissement de l’accès à l’éducation des adultes.
– Remplacement des écoles normales comme lieu de formation des maîtres laïcs par une formation universitaire plus uniformisée.
– Progrès dans les conditions de travail des enseignants, autrefois largement sous-payés, grâce à des négociations.

L’éducation physique profitera indirectement de toutes ces réformes globaleS par de meilleures conditions de travail, une formation universitaire qui dégage les éducateurs physiques des réseaux privés ou militaires et les intègre aux autres enseignants ainsi que l’accroissement du nombre d’élèves dans le réseau scolaire qui augmente la demande d’éducateurs physiques. À cela s’ajoute le suivi d’autres réformes plus spécifiques aux recommandations du Rapport Bélisle et reprises dans le rapport Parent (3) :

– Le caractère obligatoire de l’éducation physique à tous les niveaux d’enseignement à raison d’un minimum de 2 heures/semaine.
– La responsabilité de l’enseignement de l’éducation physique aux éducateurs physiques à tous les niveaux d’enseignement.
– Une nouvelle formation continue destinée aux titulaires de classe désirant se spécialiser en éducation physique au primaire.
– Une attention particulière, en termes de ratio d’éducateurs physique et d’équipements,aux enfants des quartiers pauvres.
– La création au sein du ministère de l’Éducation d’un poste dédié à la préparation, révision et supervision des programmes d’éducation physique.
– La création de normes pour les installations et les équipements requis en éducation physique.

D’autres recommandations également issues du rapport Bélisle (1962-1964) ne seront pas retenues par le rapport Parent, mais leur formulation feront évoluer les mentalités et se maintiendront sous différentes formes dans le « patrimoine revendicatif » des éducateur physiques et leurs associations successives jusqu’à aujourd’hui. Certaines seront réalisées par des organismes publics ou privés; d’autres seront oubliées, remplacées ou reformulées (4) :

– Que les écoles s’organisent pour permettre la participation libre aux jeux et aux sports (programmes intramuraux et interscolaires) sous la supervision des éducateurs physiques.
– La création d’une vaste Direction de l’éducation physique au MEQ dotée de trois  offices : Office des services pédagogiques (supervision, évaluation, programmes), Office des services consultatifs (documentation, recherche, formation des cadres) et Office des services auxiliaires (administration,  bureau médical, installations et équipements, compétition interscolaire).
– La création d’un comité permanent de consultation pour conseiller cette direction.
– Que le travail de l’élève en éducation physique soit évalué objectivement et apparaisse à son dossier scolaire au même titre que toutes les autres disciplines.
– Dans les écoles normales, création d’un programme d’éducation physique destiné aux étudiant(e)s et d’un autre pour la formation professionnelle de ceux et celles désirant assumer l’enseignement de l’éducation physique au niveau primaire sous la supervision de spécialistes.
– L’établissement de normes de qualification et de certification envers les professeurs d’éducation physique, par la Direction de l’éducation physique du MEQ.
– Établissement de normes régissant l’érection des installations d’éducation physique pour toutes les nouvelles écoles et de plans de réaménagement pour les écoles existantes. Ces normes devront permettre un programme complet d’éducation physique et favoriser l’utilisation des installations pour les programmes communautaires de loisirs.

En somme, commémorer le rapport Parent, c’est aussi commémorer l’avènement d’un ministère de l’Éducation qui actualisa les propositions de réformes. La réunion de la réflexion et de l’action.

Notes
(1) René Bélisle et al., Rapport du comité d’étude sur les loisirs, l’éducation physique et les sports, Montréal, février 1964, p. 115-119.
(2) Voir l’article « Chronologie commentée » tirée de l’ouvrage de Paul Gérin Lajoie, Combats d’un révolutionnaire tranquille. Propos et confidences. Montréal, CEC, 1989, 378 p.
(3) Rapport de la Commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la Province de Québec, tome 3, 1964, p. 170-171.
(4) René Bélisle et al., op. cit., p. 143-145.

Ce texte est le deuxième d’une série de trois publiés dans Propulsion, volume 26, février 2014, p. 8-10. En 2014-15, Roger Boileau est « Éditeur invité » auprès de la revue Propulsion, la revue de la FÉÉPEQ (Fédération des éducateurs et éducatrices physiques enseignants du Québec) pour développer la thématique intitulée « Commémoration du 50e anniversaire du rapport Parent et de la création du ministère de L’Éducation en lien avec l’éducation physique scolaire ».

Autres textes de Roger Boileau:
Commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la province de Québec (Rapport Parent) – « Quand la réflexion se marie à l’action » Chronologie commentée.
Commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la province de Québec (Rapport Parent) – Tome 3. Les programmes d’études (1964). Chapitre 22 – L’Éducation physique.

Photos:
Le Cardinal Paul-Émile Léger, Archevêque de Montréal, et Paul Gérin-Lajoie, ministre de la Jeunesse du Québec, lors de l’inauguration et de la bénédiction des nouvelles ailes du Collège Sainte-Croix, À Montréal, le 19 mai 1962.
Source: fr.wikipedia.org. Page consacrée à Paul Gérin-Lajoie.

Mgr Alphonse-Marie Parent. Source: Musée virtuel du Canada: larevolutiontraquille.ca.

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