Le Memphrémagog a été vaincu pour la première fois en 1955 

21 août 2018

Serge Gaudreau travaille à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke où il a obtenu sa maîtrise en histoire en 1990. Auteur d’une centaine de textes dans différentes publications, Serge est un collaborateur de longue date de Sport et Société. Il est l’auteur du livre « Les aventuriers de la Manche » paru en 2017 aux Éditions JCL. Dans ce livre, l’historien trace le portait d’Omer Perreault, un nageur québécois, spécialiste des épreuves de longues distances.

Rendue célèbre par ses traversées de la Manche et du lac Ontario, la jeune Marilyn Bell est en 1955 l’inspiration de milliers de jeunes athlètes canadiens. C’est le cas du Sherbrookois Lorenzo Lamontagne qui, le 9 juillet 1955, tente de devenir le premier homme à franchir à la nage le majestueux lac Memphrémagog.

Un défi titanesque
Avec ses 26 milles (42 kilomètres) – à l’époque on parlait à tort de 34 milles – , le Memphrémagog a fait reculer plus d’un nageur. Âgé de 24 ans, Lorenzo Lamontagne se prépare donc avec le plus grand soin. Lorsqu’il se jette à l’eau le 9 juillet à 16 heures, il a derrière lui de nombreuses heures d’entraînement, dont quelques séances éreintantes qui se sont étirées sur plus d’une quinzaine de milles.

Dans son aventure, Lamontagne est assisté d’une demi-douzaine d’accompagnateurs – dont le jeune Jean Besré – qui l’escorteront en bateau tout au long de la traversée. Lors de son départ à Newport, au Vermont, il est également entouré de deux autres athlètes désireux de vivre l’expérience: le nageur émérite Adrien Pelchat et une jeune Sherbrookoise de 14 ans, Line Gaudreau. Le Memphrémagog n’a qu’à bien se tenir.

Après un début de parcours encourageant, Lorenzo Lamontagne rencontre son premier obstacle au cinquième mille alors qu’un courant froid le force à ralentir sa cadence.

Son endurance lui permet de tenir le coup, mais au cours de la nuit une autre difficulté vient nuire à sa progression. En effet, même si ses accompagnateurs ont pris le soin d’évaluer le tracé le plus court possible avant le début de l’épreuve, l’embarcation qui guide le Sherbrookois s’égare à quelques reprises. Loin de traverser le lac en ligne droite, Lamontagne se trouve donc à faire des détours malencontreux qui vont saper son énergie et hypothéquer ses chances de réussite.

Lorsque, dans la journée du 10, les vagues et la fatigue commencent à éprouver la résistance du nageur, il lui faut puiser dans ses dernières ressources pour résister à l’abandon. Le jeune homme livre une lutte épique au Memphrémagog, mais sur les recommandations de ses amis qui le voient complètement épuisé, il doit se résigner. Après avoir nagé pendant 21 heures et 30 minutes, Lamontagne est finalement retiré de l’eau, à environ deux milles de son objectif.

La dénouement de la course n’affecte en rien l’estime que lui portent les amateurs qui ont suivi l’épreuve. On dit qu’environ 1 500 personnes s’entassent le long de la plage du Motel Cabana pour l’acclamer et ses concitoyens sherbrookois lui rendent hommage en lui remettant des cadeaux de toutes sortes. Fort de cet appui et de son expérience magogoise, Lamontagne projette maintenant de s’attaquer à la Manche.

Pour sa part, le Memphrémagog conservera encore un bout de temps son mythe d’invincibilité. Mais les temps changent. Le 7 juillet l’Américain Bert Thomas devient le premier homme à franchir le détroit Juan de Fuca. Le 23 juillet, Jacques Amyot s’impose comme le premier nageur à effectuer la traversée du lac Saint-Jean. La table est mise. Un jeune Magogois de 19 ans sent que le moment est venu de faire tomber un autre mythe. Son nom: William Francis «Billy» Connor.

Un poisson dans l’eau
Même si il n’a que 19 ans, Billy Connor a déjà une bonne expérience de la natation lorsqu’il s’attaque au Memphrémagog. Nageant depuis l’âge de cinq ans, il s’est mesuré à plusieurs cours d’eau de la région avant de joindre les rangs de la Marine royale du Canada. Doté d’un physique avantageux – il fait 6 pieds – , il bénéficie également des conseils de sa mère, Margaret, qui a été championne provinciale de natation au début des années 1930.

L’équipe qui entoure le jeune Magogois veille à ne pas répéter les erreurs commises lors de la traversée de Lorenzo Lamontagne. En plus de bien connaître le lac, ses membres se fient sur des bornes disposées le long du parcours et sur les lumières de quelques résidences situées sur les rives du Memphrémagog, qui sont allumées pour l’occasion.

Parti le 20 août vers 16 heures, Connor démarre sur un train d’enfer. Pendant la dizaine de minutes de repos qu’il s’accorde à chaque heure pour refaire ses énergies, il s’alimente de pablum, de jus d’orange et de sirop de blé d’Inde.

La fin d’un mythe
Le jeune marin du HMCS Resolute ne manque pas de ressources, mais au début de la nuit un violent orage met sa témérité à rude épreuve. Les vagues sont d’une telle férocité qu’à un moment donné le Magogois est même séparé de ses accompagnateurs. Ralenti, Connor s’accroche. Après une période d’incertitude, il retrouve cependant son rythme de début de course. Et ses compagnons !

C’est finalement en pleine possession de ses moyens qu’il sort de l’eau à Magog le matin du 21 août 1955. Il lui a fallu 18 heures et 35 minutes pour venir à bout de son insaisissable rival. Considérant les conditions difficiles de la nuit et l’expérience limitée du jeune homme dans ce genre d’épreuve, il s’agit là d’une performance phénoménale.

Toute la population est informée de l’exploit et les gens se pressent pour féliciter le héros du jour. Des festivités sont organisées en toute hâte, dont une parade sur la rue Principale. Le triomphe de Connor suscite l’admiration et, au cours des semaines qui suivent, il participe à plusieurs cérémonies. Invité à signer le livre d’or de Magog, il reçoit même une bourse de 100 dollars de la municipalité.

L’engouement pour cet événement inusité créé des remous dans la presse régionale. Dans La Chronique de Magog, un journaliste s’interroge: « Que ferait Marilyn (Bell) devant les 18 heures 35 de Billy? » (La Chronique de Magog 25-8-1955) Commanditaire de la tentative de Billy Connor, Euclide Langlois parle de reprendre la traversée sur une base annuelle, ce qui, selon lui: «…apporterait sans doute une publicité considérable à Magog et aux Cantons de l’Est en général» (La Tribune 22-8-55). L’idée est lancée.

Il faut attendre 24 ans pour qu’une suite soit donnée au projet d’Euclide Langlois. Parrainée par le Magogois Georges Lussier, la traversée du Memphrémagog devient toutefois, à partir de 1979, un des événements les plus populaires de la saison estivale en Estrie. Depuis sa première édition, dont le président honoraire fut Billy Connor, elle permet aux gens de la région de se familiariser avec la nage de longue distance et ses vedettes.

C’est ainsi qu’un quart de siècle après les prouesses de Lamontagne et Connor, les Magogois ont la chance d’assister aux triomphes des Claudio Plitt, Paul Asmuth, Monique Wildschut et Shelley Taylor-Smith. Des tentatives en solitaire de 1955 aux compétitions structurées des années 1980 et 1990, il n’y a donc eu qu’un pas. Ou, tout au moins, une longue brasse.

Illustration: Page une du journal Le Progrès de Magog du 13 juillet 1955.
Source: Société d’histoire de Magog. histoiremagog.com.

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