Jacques Amyot: celui qui a ouvert la voie

16 septembre 2018

Serge Gaudreau travaille à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke où il a obtenu sa maîtrise en histoire en 1990. Auteur d’une centaine de textes dans différentes publications, Serge est un collaborateur de longue date de Sport et Société. Il est l’auteur du livre « Les aventuriers de la Manche » paru en 2017 aux Éditions JCL. Dans ce livre, l’historien trace le portait d’Omer Perreault, un nageur québécois, spécialiste des épreuves de longues distances.

Il y a eu des patineurs de vitesse et des pilotes automobiles de talent au Québec avant Gaétan Boucher et Gilles Villeneuve. Toutefois, ceux-ci ont à ce point marqué leur sport que l’on peut dire que leur carrière a été le point de départ d’une nouvelle tradition.

C’est également vrai pour Jacques Amyot et la natation en eau libre.

Lorsque le fils de l’avocat William Amyot et de Cécile Bruneau voit le jour dans la paroisse Notre-Dame-du-Chemin à Québec, le 13 novembre 1924, la presse montréalaise s’intéresse aux tentatives infructueuses du Montréalais Omer Perreault à la Manche (1921-1926). Après celles-ci, et quelques compétitions isolées, les épreuves de nage de longue distance sombrent cependant dans l’oubli.

Au Québec, elles n’en sortent qu’en 1954. À part Amyot, qui s’entraîne depuis 1939 sous la férule de Jos Lachance, et quelques autres, l’intérêt pour cette discipline est alors au point mort. Le succès de l’adolescente Marilyn Bell au lac Ontario, le 9 septembre 1954, va tout changer. Maintenant âgé de 29 ans, Jacques Amyot, qui participe la même journée à un relais au lac Ontario, décide lui aussi de frapper l’imaginaire. Parti de Sainte-Anne-de-Beaupré le matin du 19 septembre, cet athlète polyvalent, qui pratique également le ski et le cyclisme, nage pendant plus de 7 heures en direction de Québec. L’exploit séduit une foule importante venue l’acclamer malgré une température maussade.

L’année 1955 sera celle des grandes premières. Invité par Martin Bédard, qu’il avait côtoyé à la piscine du palais Montcalm, Amyot écrit une page d’histoire en devenant le premier à traverser le lac Saint-Jean le 23 juillet, en 11 heures 32. Jusque-là, on considérait les conditions trop difficiles pour qu’un nageur réussisse à compléter le trajet de Péribonka à Roberval. Puis, le 3 septembre, il se paye une traite de plus de 80 km autour de l’île d’Orléans en 14 heures 31. Pince-sans-rire, il résume sa journée en déclarant : « C’est plus intéressant en auto! »

Conquis, des sportifs québécois mettent sur pied une campagne pour permettre à Amyot de s’attaquer à la Manche en 1956. Même si les réussites y sont maintenant fréquentes, cette épreuve a encore du lustre. Le défi qu’elle constitue – force des courants, marées, froideur de l’eau, etc. – en fait toujours un adversaire redoutable.

Bien préparé, entouré d’une petite équipe – son frère Philippe, Jos Lachance, Raymond Roy – , Jacques Amyot est prêt. À son premier essai, le 17 juillet, il devient après 13 heures 2 minutes le premier homme canadien – il y a avait eu deux Canadiennes avant lui – à franchir l’English Channel.

Informés de ce succès par la radio et la presse écrite, les Québécois mettent les petits plats dans les grands pour recevoir fièrement leur athlète le plus célèbre. Le 8 août, une parade, des festivités grandioses et une bourse alléchante de 20 000 $ attendent le dessinateur industriel qui s’initie à son statut de vedette et de personnalité publique. Cette récompense est appréciée par celui qui a uni sa destinée à celle d’Annie Leclerc le 20 mai 1950 et fondé avec elle une famille qui comptera quatre enfants.

Dans le sillage de ces exploits, la natation de longue distance prend un nouvel élan. D’autres nageurs québécois – Paul DesRuisseaux, Robert Cossette, Régent Lacoursière, etc. – font leur marque. À la Traversée internationale du lac Saint-Jean, maintenant un événement phare de la saison estivale, se grefferont d’autres épreuves comme les 24 heures de La Tuque et, plus tard, la Traversée du lac Memphrémagog.

Après avoir effectué plusieurs traversées, Jacques Amyot lève le pied pendant quelques années. Il reprend le collier dans les années 1970, se tapant le lac Saint-Jean en 1974 avant de récidiver à la Manche le 29 août 1975, à l’âge de 50 ans, en 12 heures 33. Dix-neuf années séparent alors ses deux réussites à cet endroit, un record.

Avec les années, plusieurs autres nageurs québécois s’illustreront sur la scène de la nage de longue distance. Le rôle pionnier joué par Amyot, un homme simple et sympathique, lui assurera néanmoins une reconnaissance durable. En attestent son intronisation dans divers panthéons sportifs – Swimming Hall of Fame, Panthéon des sports québécois, etc. – ou son titre de chevalier de l’Ordre national du Québec.

Ce solide gaillard demeure également un modèle de conditionnement physique et une inspiration pour les jeunes générations de nageurs québécois. Plus qu’un simple athlète, Jacques Amyot, qui est décédé le 7 décembre 2018, aura été une référence pour son sport, celui qui a ouvert la voie à une tradition qui, contre vents et marées, perdure encore plus de 60 ans après les exploits qui ont donné son impulsion à la nage de longue distance au Québec.

Photo: MSN.com

En 1993, le Québécois Jacques Amyot raconte sa traversée de la Manche à la nage de 1956. Raymond Roy et son frère Philippe Amyot participent à la narration du film. Jacques Amyot fut le premier homme canadien à traverser la Manche.

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