Jack Renault : le poids lourd oublié

20 novembre 2018

Serge Gaudreau travaille à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke où il a obtenu sa maîtrise en histoire en 1990. Auteur d’une centaine de textes dans différentes publications, Serge est un collaborateur de longue date de Sport et Société. Il est l’auteur du livre « Les aventuriers de la Manche » paru en 2017 aux Éditions JCL. Dans ce livre, l’historien trace le portait d’Omer Perreault, un nageur québécois, spécialiste des épreuves de longues distances.

La conquête du titre mondial vacant de la WBC par Bermane Stiverne contre Chris Arrola, le 10 mai 2014, a ravivé l’intérêt des amateurs de boxe québécois pour la catégorie des lourds. Dans le passé, ils ont eu peu à se mettre sous la dent. En fait, seulement deux pugilistes d’ici ont réussi à se distinguer sur la scène internationale au XXesiècle, frappant à la porte d’un match de championnat mondial sans toutefois atteindre leur objectif.

L’un d’eux est l’ex-champion canadien Robert Cléroux, dont la carrière professionnelle s’est déroulée au cours des années 1950 et 1960. L’autre, Léonard Dumoulin, dit Jack Renault, a pour sa part flirté avec le sommet de la hiérarchie des lourds pendant les années 1920.

Celui-ci a eu un destin assez particulier. Ce fils de cultivateur, né sous le nom Léonard Dumoulin, a vu le jour à Notre-Dame-des-Bois, un village des Cantons-de-l’Est, le 18 janvier 1895.

Absolument rien ne le prédispose à une carrière d’athlète lorsqu’il arrive à Montréal au cours des années 1910. Pendant sa jeunesse, ce fils de la campagne s’est surtout intéressé à la chasse et à la pêche. Il pratique également le métier de bûcheron, vraisemblablement pendant quelques années, avant de déménager dans la métropole et de se joindre au corps policier en juin 1914.

C’est dans ses nouvelles fonctions qu’il est initié à la boxe par son confrère Ernest Boucher, un des meilleurs poids lourds chez les amateurs au Canada. Dumoulin entreprend lui-même une courte carrière comme amateur en 1916-1917, sans trop de succès.

Après avoir quitté la police, il se lance dans l’aventure de la boxe professionnelle. Ses premiers combats, dont son baptême du feu contre Kansas Jackson (1ejuin 1918), à Sherbrooke, sont peu convaincants. Se battant surtout dans les Cantons-de-l’Est, Dumoulin obtient de modestes succès avant de croiser le fer avec quelques boxeurs de bonne réputation comme Arthur Pelkey (9 août 1919) et Soldier Jones – ou John Horace Beaudin – (10 janvier 1920), contre qui il ne réussit pas à s’imposer.

Son parcours prend alors une nouvelle tournure. De passage à New Bedford, au Massachusetts, il devient le protégé de deux gérants locaux, Al Cassidy et Jim Mcdonald. Ses engagements se multiplient à Montréal et en Nouvelle-Angleterre et, comme plusieurs de ses compatriotes, il adopte un autre nom, celui de Jack Renault, plus facile à prononcer et à retenir pour les Américains. Renault est d’ailleurs un nom associé à sa famille depuis quelques générations.

Évoluant chez les mi-lourds, Renault se frotte à des adversaires aguerris. Le 5 mai 1920, il fait face au champion du monde, Battling Levinsky, dans un combat où le titre de ce dernier n’est pas en jeu. Puis, le 16 mars et le 6 avril 1921, il livre deux affrontements au légendaire Harry Greb.

À l’été 1921, Jack Renault vit l’expérience la plus importante de sa jeune vie d’adulte. Il devient le partenaire d’entraînement du champion du monde des poids lourds, Jack Dempsey. Celui-ci se prépare pour son match historique du 2 juillet 1921 contre le Français Georges Carpentier. Au contact du champion qu’il côtoie quotidiennement, Renault apprend de nouvelles ficelles de son métier et se fait connaître davantage du milieu pugilistique. Après la victoire de Dempsey sur Carpentier devant près de 90 000 spectateurs – un record – , le Canadien français livre à son tour un match contre Billy Miske, un aspirant légitime au titre. Bien que défait, Renault sort grandi de l’expérience.

À partir de 1922, la carrière du Bois-Damien, qui évolue désormais chez les poids lourds, prend un nouvel élan. Passé sous la houlette du réputé gérant new-yorkais Leo Flynn, il bénéficie d’un encadrement de premier plan qui lui permet de progresser comme boxeur et de faire une percée dans les classements. À l’exception d’un combat à Québec et de quelques autres à Montréal et La Havane, Renault se bat essentiellement aux États-Unis où il empile les victoires. Un no contest sans panache, contre le futur champion mondial Gene Tunney (29 janvier 1923), est vite éclipsé par une brillante victoire par k-o contre l’aspirant de couleur George Godfrey (9 mars 1923). Le 2 novembre de la même année, Renault confirme sa place parmi les étoiles montantes de la boxe en défaisant Floyd Johnson devant 11 000 spectateurs au Madison Square Garden de New York. C’est la première de cinq finales qu’il disputera dans l’arène de ce mythique amphithéâtre, considéré à l’époque comme La Mecque du pugilat.

Les années 1920, que des historiens considèrent comme l’âge d’or de la boxe, marquent un sommet de popularité pour ce sport. Après sa légalisation dans l’État de New York en 1920, le « noble art» fait courir les foules. Profitant de la prospérité d’après-guerre, le promoteur Tex Rickard fait plusieurs salles combles au Garden. Avec le charismatique Jack Dempsey au programme, il organise même, entre 1921 et 1927, cinq promotions dans des stades ouverts qui lui rapportent des recettes supérieures à un million de dollars.

Cette manne constitue évidemment un aiguillon pour Renault et Flynn. Parallèlement aux succès du Canadien français dans l’arène – une vingtaine de victoires en 1923-1924 – , son gérant tente de créer un engouement pour son protégé auprès du grand public. C’est ainsi que Renault, que l’on « rajeunit » de trois ans afin de rafraîchir son image, est présenté au public américain comme un ancien membre de la Gendarmerie royale du Canada. Pour appuyer ce doux mensonge on fait même prendre des clichés du boxeur dans le célèbre uniforme rouge, clichés que l’on diffuse généreusement dans la presse et les publications spécialisées en boxe. Les contacts de Flynn sont profitables : en juillet 1923, le champion canadien fait la couverture de la prestigieuse revue The Ring avec la légende : « Canadian Aspirant for Jack Dempsey’s Crown ».

Bien que reconnu comme un des meilleurs poids lourds au monde, Renault, un gaillard de 6 pieds 1 pouce qui pèse environ 195 livres, est toutefois privé d’une chance au titre. Profitant de plusieurs sources de revenus lucratives hors de l’arène, Dempsey choisit en effet de ne pas défendre sa ceinture à partir de septembre 1923.

Or, lorsque le champion renoue avec la compétition contre Gene Tunney, en septembre 1926, Jack Renault est sur une pente descendante. Après avoir cumulé les victoires, ce dernier subit quelques revers, notamment contre Jack Sharkey (6 avril 1925) et George Godfrey (6 juin 1925), qui le font chuter dans le classement mondial. Selon les observateurs, ces échecs reflètent la baisse d’intérêt de Renault pour son métier. À l’aise financièrement, il consacre maintenant au golf, à ses voitures, à son bateau et à ses relations mondaines le temps qu’il devrait accorder à son entraînement. En 1924, la presse parle même de son mariage avec l’artiste Thelma Hudson, une histoire qui s’avère un canular.

Sur un autre plan, des blessures aux mains et aux poignets, qui apparaissent avec régularité tout au long de sa carrière, forcent occasionnellement Renault à remiser ses gants pour des périodes prolongées. Lors d’une de ces interruptions, en 1927, il en profite pour tourner dans un long-métrage intitulé Knockout Reilly. Aux côtés de Richard Dix, une vedette établie, il incarne le rôle d’un boxeur cruel, Killer Agerra. Malgré des critiques favorables et quelques propositions, Renault ne donnera pas suite à cette aventure cinématographique.

Le 14 octobre 1927, le boxeur de 32 ans a une dernière chance de renouer avec l’élite mondiale. Mais il est battu décisivement par un ex-champion mondial mi-lourd, son compatriote Jack Delaney (Ovila Chapdelaine), devant plus de 14 000 spectateurs au Madison Square Garden de New York.

À partir de là, Jack Renault n’est plus considéré comme un aspirant dangereux. Son contrat avec Leo Flynn rompu, il tente de relancer sa carrière en s’associant, entre autres, au richissime Mortimer Davis jr, puis au vétéran Jimmy Johnston. Son déclin se précise tout de même entre 1927 et 1932. Vraisemblablement affecté par le krach boursier de 1929, Renault continue de se battre régulièrement, conservant une fiche respectable, mais qui est maculée par plusieurs échecs. Parmi les gros noms que l’on retrouve sur sa route, il y a l’Américain Lawrence Young Stribling, un challenger au titre mondial devant qui il s’incline le 9 août 1932 à Brisbane, en Australie. Quelques mois plus tard, le 1edécembre 1932, il livre un combat contre Alan Campbell à Timaru, en Nouvelle-Zélande.

Lorsqu’il remise ses gants l’année suivante, Jack Renault laisse derrière lui une fiche impressionnante : près de 120 combats, dont six contre des boxeurs qui ont détenu, détiennent ou vont détenir un titre mondial (Levinsky, Greb, Tunney, Sharkey, Delaney et Tommy Loughran). Sans compter les séances d’entraînement passées en compagnie de Jack Dempsey.

Devenu citoyen américain, le premier Québécois à figurer parmi les principaux aspirants à la couronne mondiale des lourds passe plusieurs années aux États-Unis, notamment en Californie. De retour au Québec en 1961, il habite chez son frère Wilfrid à Stanstead, dans les Cantons-de-l’Est, avant d’être admis à l’hôpital d’Youville, à Sherbrooke. C’est là qu’il décède, le 28 juillet 1967, à l’âge de 72 ans.

En référence:

Gilles Janson (avec la collaboration de Paul Foisy et Serge Gaudreau), Dictionnaire des grands oubliés du sport au Québec, 1850-1950, Québec, Septentrion, 2013, p. 155-159.

Serge Gaudreau, Jack Renault : le boxeur oublié, Magog, (s.é.), 2006, 265 pages.

Photo: boxrec.com

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