Le baseball à la remorque des autres sports

25 décembre 2018

Président du chapitre québécois de la Society for American Baseball Research, l’historien Patrick Carpentier est un précieux collaborateur. En plus de rédiger des textes pour Sport et Société, il est associé de près à nos cahiers d’histoire.

Autrefois réservé à l’élite anglophone montréalaise, le baseball se démocratise et commence à toucher toute les couches de la société à partir des années 1880. Le phénomène du sport en tant que spectacle s’installe en même temps. Jusqu’au début du 20e siècle, ceux qui s’adonnent au baseball sont cependant toujours peu nombreux et doivent jouer sur des terrains conçus pour d’autres sports.

Le terrain de la Montreal Amateur Athletic Association (MAAA) en est un exemple. Née en 1881 du regroupement de trois clubs sportifs de la métropole, la MAAA devient la plus glorieuse des associations sportives du Canada à la fin du 19e siècle. Symbole du monde anglophone protestant de la ville, elle utilise au départ le terrain du Montreal Lacrosse Grounds, angle Bishop et Sherbrooke. Le terrain étant divisé en lot à construire, l’Association achète en 1887 un autre terrain à Westmount, à l’angle des rues Ste-Catherine et Hallowell. Principalement conçu pour le cricket et la crosse et pouvant contenir jusqu’à 7 000 spectateurs, le terrain sert également le club de baseball de la MAAA. L’Association possède ce terrain jusqu’en 1936, année où elle le cède à la ville de Westmount pour en faire un parc à vocation sportive. En plus d’être hôte des parties du club de baseball de l’association, le terrain sert également brièvement aux Royaux lorsque leur domicile est incendié en juillet 1914.

Seconde grande organisation sportive de Montréal, les Shamrocks sont les grands rivaux de la MAAA tout au long du 19e siècle. Fondée en 1868 par des Irlandais du quartier ouvrier de Griffintown, l’équipe de crosse des Shamrocks est championne du Canada à une quinzaine de reprise. Les Shamrocks occupent pendant une dizaine d’années un terrain situé dans la paroisse de Ste-Anne puis déménagent en 1878 sur un terrain loué aux pères Sulpiciens à l’angle des rues Ste-Catherine et Atwater. Nommé Shamrock Lacrosse Grounds, c’est ce terrain qui est utilisé lorsque deux équipes de baseball professionnel de la Ligue internationale viennent s’installer brièvement à Montréal durant l’été 1890.

En 1895, les Shamrocks emménagent dans le quartier Mile-End sur un terrain conçu spécifiquement pour la crosse et qui peut accommoder environ 8 000 personnes. C’est à cet endroit que les Royaux disputent certaines de leurs parties du dimanche, les communautés religieuses leur interdisant de joueur sur leur terrain lors du jour du Seigneur. C’est également sur ce terrain que plusieurs ligues et clubs anglophones de Montréal jouent leurs parties au cours des années dix et vingt, notamment la Ligue de la cité de Montréal. Le terrain des Shamrocks dans le Mile-End est finalement acheté par la Ville de Montréal en 1931 pour y construire le Marché Jean-Talon.

Il faut attendre 1894 pour voir la formation d’une première association sportive majeure totalement francophone. L’Association athlétique d’amateurs le National se donne dès le départ le but avoué de faire compétition à la MAAA. Elle a un rôle décisif dans la diffusion de la pratique du sport parmi les francophones de Montréal, dont le baseball. L’association reprend en 1895 le terrain laissé vacant par les Shamrocks l’année précédente et son club de baseball y dispute ses parties. Cette année-là, le club du National évolue dans la Ligue internationale de l’est. C’est la toute première fois qu’un club de baseball québécois évolue dans une ligue du baseball mineur américain. Deux ans plus tard, le National décide de s’installer en territoire francophone dans la ville de Maisonneuve. Le terrain de la rue Atwater ne perd pas sa vocation puisque les Royaux en feront leur domicile jusqu’en 1917.

Situé sur la rue Ontario près de la rue Bennett, le nouveau terrain du National abrite le club de baseball de l’association et devient le haut-lieu du sport francophone dans la province de Québec, attirant des clubs de crosse, de baseball et autres provenant du Canada anglais mais aussi des États-Unis. Le terrain du National sert également de site de rechange à plusieurs parties des Royaux, notamment les dimanches. Le grand joueur américain Ty Cobb y joue quelques parties lors de ses visites à Montréal en 1915 et 1917. Les Giants de New York et les White Sox de Chicago disputent une partie sur le terrain le 12 octobre 1924, première étape d’une tournée mondiale qui les mène un peu partout en Europe. Le terrain du National cesse d’être utilisé dans les années vingt alors qu’il est rattaché à son voisin, le marché Maisonneuve.

Comme le baseball gagne en popularité dans la métropole entre 1880 et 1895, de nombreux petits clubs voient le jour mais bien peu d’entre eux peuvent se permettre de jouer sur des terrains de qualité comme ceux des grandes associations. Ils doivent se contenter de terrains loués à faible prix ou gracieusement prêtés. De nombreux terrains vagues de Montréal sont alors transformés temporairement en parc de balle.

Les terrains de la MAAA, des Shamrocks et ensuite du National sont à la fin du 19e siècle les principaux points de la pratique compétitive du baseball à Montréal. L’établissement de terrains propices au baseball tarde à se concrétiser mais les mentalités changent, les modes aussi, de telle sorte qu’au tournant du 20e siècle le baseball est en voie de devenir le sport estival le plus pratiqué et le plus couru à Montréal. De véritables terrains de baseball verront le jour au même moment.

Photo:
Terrain de jeux de l’Association athlétique d’amateurs National. Photo publiée dans Le Monde illustré, 13 juillet 1895, vol. 12, no 145. [ca juillet 1895]. Photo Laprés et Lavergne.
Source: Université du Québec à Montréal. Service des archives et de gestion des document. Fonds d’archives de la Palestre nationale, 1P-420:F3/1.

Cet article est le deuxième d’une série de trois.

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