Sur la glace des patinoirs montréalais en 1900

28 décembre 2018

Chercheur en histoire du sport depuis 1995, Paul Foisy est l’auteur d’une biographie consacrée au marathonien Gérard Côté. Auteur de nombreux textes, il a collaboré au «Dictionnaire des Grands Oubliés du sport au Québec», publié en 2013 chez Septentrion. Paul Foisy est également l’éditeur du site Sport et Société depuis 1999.

À de nombreuses reprises au cours du XIXe siècle, la présence des patineurs sur les surfaces glacées des étendues d’eau se manifeste par des tragédies qui sont rapportées par les journaux. Malgré les recommandations d’usage, des accidents surviennent encore à la fin de l’année 1899. Par exemple, à Saint-Hyacinthe au début du mois de décembre, deux jeunes hommes du nom de Wingender et Laporte patinent près du pont de la Société lorsque la glace cède sous leur poids.  Armand Lanctôt se porte à leur secours à l’aide d’une échelle et réussit à les tirer d’impasse. Le rédacteur du journal Le Courrier de Saint-Hyacinthe, dans l’édition du 14 décembre 1899, fait un appel à la prudence : « Les amateurs du patin feront bien de ne pas s’aventurer trop tôt sur la glace, à cette saison de l’année. Le dénouement heureux de ce dernier accident ne se produit pas toujours. »

Pour pallier aux dangers de la sorte, on aménage des espaces réservés au patinage sur la terre ferme. Ces patinoirs (au masculin), comme on les appelait à l’époque, peuvent être recouverts ou non-recouverts selon le cas. En novembre 1977, Mme Monique Ferland-Juneau publie un inventaire sommaire des patinoires au Québec dans la seconde moitié du XIXe siècle [i]. Dans cet inventaire sommaire, l’auteure dénombre pas moins de 27 patinoirs situés à Montréal entre les années 1863 et 1909. 

Je vous propose de faire un bond en arrière et de regarder brièvement quelles étaient les activités de divertissements sur les patinoirs montréalais au tournant des années 1899-1900. 

Lors de cette saison d’hiver, les citadins de la métropole du Canada peuvent s’adonner aux plaisirs du patinage à dix endroits différents. La plupart du temps, on parle de ces lieux peu de temps avant l’ouverture de la saison, lorsque le temps est assez froid pour que la glace soit bien prise. Par contre, dans le cas du patinoir Le Montagnard, situé à l’angle des rues Duluth et St-Hubert, on annonce des améliorations dès le 11 novembre. Malgré des travaux de 1600$, l’administration du Montagnard veut faire taire les rumeurs disant que le prix du billet de saison sera majoré.

Pour la saison, les directeurs veulent augmenter le nombre de membres à 2000, soit 500 de plus que l’année précédente. On lance plus de 2500 invitations pour participer à l’ouverture officielle de ce patinoir surnommé « le lieu d’amusement le plus fashionable de la partie Est [ii] ». Lors de cette soirée, son honneur le maire Raymond Préfontaine, président honoraire, prononce un discours de bienvenue aux patineurs et patineuses, car celles-ci constituent plus de 66% de l’assistance. La soirée est une réussite : « Le patinoir était décoré comme à ses plus grandes fêtes : l’illumination ne laissait rien à désirer et la fanfare de M. Hardy par l’exécution d’un joli programme de musique populaire n’a pas peu contribué au succès de la soirée [iii]. »

Bien que Le Montagnard soit un des plus importants établissements du genre, il faut compter également sur d’autres patinoirs : le Victoria Skating Rink, les patinoirs Crytal, Prince-Arthur, Ontario, St-Louis, Twin City et Lasalle. À l’Arena Mont-Royal, la première patinoire spécialement conçue pour le hockey, on accueille les patineurs à l’occasion de mascarades. Sur les terrains du Montreal Amateur Athletic Association, sur le grand rond de glace en plein air, on présente les différentes compétitions de patinage de vitesse ;  les patineurs canadiens-français s’y exercent également. Le grand public est invité à utiliser le rond pour fins de divertissement, car le jeudi en soirée et le samedi en après-midi, une fanfare est sur place pour le plus grand plaisir des patineurs.

Au début du XXe siècle, tout comme dans le dernier quart du XIXe, les mascarades constituent un divertissement des plus populaires. Selon le dictionnaire Le Petit Robert  (1977), la mascarade est un divertissement où les participants sont déguisés et masqués. Ces déguisements ou accoutrements peuvent être ridicules ou bizarres et au sens figuré, une mascarade est une série d’actions ou manifestations hypocrites. Dans le cadre de ce divertissement, les participants avaient donc l’occasion de se déguiser et de se moquer de tout un chacun. 

Lors de l’hiver 1899-1900, les deux premières mascarades ont lieu le 9 janvier aux patinoirs Crystal et Prince-Arthur.  Au Crystal, situé au coin des rues Guy et Dorchester, on attend beaucoup de monde, car il y a plus de 600 abonnés à ce patinoir. 

Quelques jours plus tard, on annonce pour le 17 prochain, la première grande mascarade de la saison au Montagnard. Voici ce qu’en dit le rédacteur de La Patrie la veille de l’événement : « C’est demain soir, la grande mascarade qui réunira nombreuse au patinoir « Le Montagnard », notre société canadienne-française. […]  La décoration de l’intérieur du pavillon sera particulièrement soignée ; le nombre de musiciens de la fanfare sera porté à 25 ; les numéros du programme seront triés sur le volet ; voilà pour la part de l’administration. Quant aux abonnés, nous avons l’assurance de voir une foule de nouveaux costumes, créations originales et variées, conçues après de longs mois de réflexion ou inspirées  par les événements d’actualité, tels que la guerre du Transvaal, les fêtes de Dewey, etc., etc [iv]»

Le 23 janvier, un mercredi en soirée, se déroulent deux autres mascarades aux patinoirs Prince-Arthur et Crystal. À ce dernier endroit, on remet des prix aux deux participants ayant les plus beaux costumes et un autre à celui qui sera déguisé de façon la plus originale. 

Au cours de l’hiver, les organisateurs de mascarades adoptent quelques fois un thème. Ainsi, le 25 janvier, une mascarade militaire est tenue au patinoir St-Louis, situé à l’angle des rues Mont-Royal et Clark.  Cet événement a lieu sous le patronage du commandant Comte de la Grade Ville-Marie Indépendante.  Plusieurs membres de cette garde participent à cet événement où le costume militaire est de mise.

Le lendemain de cette mascarade militaire, les administrateurs du Montagnard offrent des billets de mi-saison à tarifs réduits afin d’accueillir de nouveaux abonnés. Les prix sont les suivants :  messieurs, 2.50$ ; dames et demoiselles, 1.50$ ; enfants, 1.00$. Une fanfare est sur les lieux trois soirs par semaine, soit les lundis, mercredis et samedis. « On s’amuse bien au Montagnard. […] Les salles sont propres, bien chauffées, bien éclairées.  Il y a un restaurant où l’on peut se réchauffer ou se rafraîchir, selon le cas. On y rencontre la meilleure et la plus joyeuse société.  En un mot, c’est l’établissement par excellence du genre pour les Canadiens français à Montréal [v]»

On s’amuse également du côté de la communauté anglophone. En effet, la mascarade de l’Empire britannique se déroule le 7 février à l’Arena.  Cet événement se tient au profit des membres de la communauté qui sont partis pour la guerre du Transvaal. Quelques jours avant l’événement, on commente cette fête : « En encourageant cette bonne œuvre, on ne fait pas un acte tendant à la fédération impériale, mais un acte de reconnaissance. Une bonne pensée et une obole pour les absents [vi]. » L’éclairage de la soirée est confié à la Cie Royale électrique qui promet de sortir de ses rayons des « milliers de lampes multicolores ».  Différents costumes, inspirés de la noblesse britannique sont disponibles chez les costumiers. 

Cette mascarade est un succès.  Un grand nombre de patineurs sillonnent la surface glacée de l’Arena et les sièges réservés sont complets :  « En faisant son entrée dans le palais enchanteur, hier soir, on pouvait difficilement retenir un cri d’admiration. […] On croit que tout ce que les maisons de décorateurs contenaient de drapeaux, d’écussons, de banderoles, d’oriflammes étaient employé dans la décoration de l’Aréna hier soir.  La haute société Anglaise de Montréal était là au complet, et la présence des militaires surtout était facile à noter [vii].»

Mais les mascarades n’attirent pas toujours des milliers de participants.  Le 21 février au patinoir Twin City, situé à l’ouest de la rue St-Antoine, se déroule une mascarade.  Parmi les adeptes du patin, voici la liste de quelques-uns qui étaient costumés :

Les dames

 

M. Paquette

Écossaise

A. McMann

Mère Hubert

B. Perry

Soldat Royal

G. Heaquighan

Princesse Louise

S. Walker

Charmante veuve

Gl. Pettigrew

Étoile du matin

T. Wilson

Reine Victoria

M. Cowan

Union Jack

E. Armstrong

Parisienne

A. Stewart

Femme du Transvaal

C. Paquette

Italienne

M. Stewart

Matrone

B. Murphy

Matelot

 

 

Les hommes

E. Vermette

Bouffon

X. Paquette

Jockey

H. Dupras

Prince de Galles

A. Mathieu

Zouave pontifical

R. Normandin

Louis XIV

E. Juteau

Japonais

A. Caldwell

Club Rye

J. Meloche

City Sport

E. Payette

Soldat de l’Oncle Paul

F. W. Lunn

Oom Paul Kruger

M. Wollowitch

Turc

O. Favreau

Charmeur

A. Spooner

Racketee Jim

A. Robitaille

Jockey

A. Corbeil

Bouffon

O. Thérien

La belle des belles

N. Bouchard

Officier boer

A. Germain

Joubert

En février les mascarades se succèdent dont celle du Mardi Gras, tenue le 27 au Montagnard. En mars, la saison du patinage s’achève et à plusieurs endroits on accueille les patineurs à raison de 25 cents par personne. On souligne la fin de l’hiver par une dernière mascarade.

L’événement à souligner pour cette fin de saison se déroule encore une fois au Montagnard, où l’on organise à la mi-carême un Bœuf Gras. À l’occasion de cette fête, tenue le 23 mars, on organise un cortège formé de plusieurs chars allégoriques. C’est la première fois que l’on verra des chars allégoriques sur la glace. Le premier char est celui de la Ville de Montréal :  « … le char de la ville de Montréal, est précédé par 2 trompettes costumées en hoquetons, style moyen âge, à la suite un hérault, d’armes portant la bannière aux armes de la Ville et flanqué de 4 lansquenets en costumes fort riches ; en dehors des 4 jeunes filles qui escortent ce char et qui représentent chacune une des 4 nationalités qui composent la Cité de Montréal, Canada – Français, Anglais, Écossais, Irlandais, il y a 6 hallebardiers, époque François 1er, en souvenir du Roi de France qui, envoya le 1erdécouvreur ; Jacques Cartier [viii]. » 

À la suite de ce char, le cortège est formé par celui de la France, d’Amérique, de l’Irlande, de l’Angleterre et celui du club des raquetteurs du Montagnard.  Ces derniers chantent en chœur les vieilles chansons canadiennes.  Puis, pour terminer le défilé, place au char du Bœuf Gras :  « Précédé d’un hérault d’armes portant sa bannière puis de 2 lansquenets, le voilà qui s’avance majestueusement, il est superbe le Bœuf gras, avec ses rubans et ses guirlandes, il est maintenu par 4 sacrificateurs en costumes, de chaque côté du char, 2 sauvages tout comme à Paris, puis des bouchers, hallebardiers et hoquetons fermant la marche [ix]. » Le cortège est suivi par tous les participants costumés.

L’événement connaît un tel succès que l’on répète l’expérience quelques jours plus tard. Ainsi, ceux n’ayant pu assister au spectacle faute de place ont la chance de voir cette mascarade tout à fait spéciale. Les organisateurs en profitent pour améliorer la présentation du défilé. Ainsi, chaque char est muni de lanternes chinoises, le nombre de banderoles est doublé. Par ailleurs, le même bœuf est promené en triomphe. Cette bête, propriété de M. Denault, est engraissée en prévision des Pâques où elle sera immolée. Cette deuxième soirée du Bœuf Gras constitue la dernière mascarade de la saison à Montréal. 

À une époque où il n’y avait pas de radio, pas de télévision, pas d’automobile, pas d’ordinateur, de jeux vidéos et de médias sociaux, les amusements existaient tout de même sous une autre forme. Le patinage, qu’il soit pratiqué à l’extérieur ou sur une patinoire intérieure était un bon moyen de passer le temps et de s’amuser. La mascarade était une façon de se divertir lors des longues soirées d’hiver. Certains participants profitaient de l’occasion pour se moquer des notables et l’atmosphère générale était à la bonne humeur. Il faut voir dans ce genre d’activité, les balbutiements de spectacles sur glace comme les Ice Folies ou les Ice Capade.

Laissons le soin de conclure au rédacteur de La Patrie du 24 février 1900: « Les mascarades sont à la mode paraît-il. Ici des mascarades, là encore des mascarades, et partout toujours des mascarades. Tant mieux c’est un moyen de briser la monotonie qui existe un peu partout, dans les quelques amusements que nous avons eus dans ce carnaval. »

Illustrations:
Le Montagnard:  La Patrie, 26 novembre 1898, p.7.
Invitation à la mascarade: La Patrie, 18 janvier 1900, p. 2.
Mascarade Empire: La Patrie, 18 janvier 1900, p. 2.
Le Boeuf Gras; La Patrie, 18 janvier 1900, p. 2.

Notes:
[i] FERLAND-JUNEAU, Monique. Inventaire sommaire des patinoires au Québec dans la seconde moitié du XIXe siècle. GRHAP, Bulletin du groupe de recherche sur l’histoire de l’activité physique. Vol. 1, no 5. Université Laval, 1977.

[ii] La Patrie, 20 décembre 1899, p.2.

[iii] La Patrie, 21 décembre 1899, p.2.

[iv] La Patrie, 16 janvier 1900, p.2.

[v] La Patrie, 26 janvier 1900, p.2.

[vi] La Patrie, 3 février 1900, p.12.

[vii] La Patrie, 8 février 1900, p.2.

[viii] La Patrie, 21 mars 1900, p.2.

[ix] La Patrie, 21mars 1900, p. 2.

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