Le soccer attend encore son Christophe Colomb

6 janvier 2019

Georges Schwartz – Établi à Montréal depuis 1951. Joaillier renommé, administrateur et technicien de soccer, il est, en tant que pigiste, chroniqueur sportif (Le Maclean, Actualité, La Presse, Le Devoir, etc.), commentateur sportif à la télévision (Radio-Canada, TVA, RDS) et auteur (Le Soccer, Sport et Géopolitique, Histoire du soccer québécois, L’autre face du hockey, Libérez le football). Sport et Société remercie monsieur Schwartz pour sa collaboration.

L’histoire de cet article publié en août 1972 dans le magazine Actualité n’est pas banale. Traduit en anglais, il a été publié dans Canadian Soccer News, magazine mensuel de la Canadian Soccer Association, d’où l’a repris FIFA News, le mensuel quadrilingue de la Fédération internationale de football association, qui l’a traduit en allemand, espagnol et français (!). Par ce dernier véhicule, l’article fut distribué sur les cinq continents, soit dans les 138 pays alors membres de la FIFA. Christophe Colomb faisait encore le tour du monde 480 ans après sa découverte de l’Amérique. Mais des pionniers ont pris avec succès la relève du navigateur, organisant aux États-Unis la Coupe du monde de la FIFA 1994, qui détient toujours le record d’assistance pour une phase finale. La Major League Soccer s’est imposée sur le marché sportif nord-américain, l’Impact de Montréal, Toronto et Vancouver en font partie. Le Canada a été l’hôte de la Coupe du monde féminine de la FIFA 2015, en établissant également un record d’assistance. Et un triumvirat Canada-États-Unis-Mexique se partagera les matchs de l’édition 2026 du principal événement sportif mondial.

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Né sous sa forme moderne en 1863 et exporté par ses législateurs britanniques sous toutes les latitudes, le soccer devait faire rapidement la conquête du monde. Dès 1900, le football de son vrai nom, apparaissait au programme des Jeux olympiques et le Canada faisait mieux que suivre la tendance puisqu’en 1904, aux Jeux de St-Louis, il remportait la médaille d’or en battant en finale les États-Unis par 4 buts à 0. Malgré ce début impressionnant, la courbe de popularité du soccer n’a pas suivi, depuis 68 ans (en 1972), celles de nos autres sports ayant pu s’imposer dans leur forme professionnelle, et après bien d’autres tentatives, l’Olympique de Montréal en vit aujourd’hui la difficile expérience.

Si 138 pays n’étaient affiliés à la Fédération internationale de football association et si, dans la grande majorité d’entre eux, le soccer n’était de loin le sport numéro un, il n’y aurait pas lieu de se poser des questions, mais justement ce n’est pas le cas et le Canada avec les États-Unis reste au nombre des rares exceptions à la règle. D’ailleurs le jumelage entre les deux pays n’est pas l’effet du hasard car, tout comme sur le plan économique, politique ou social, le Canada est largement dépendant des États-Unis pour ses activités sportives et plus particulièrement pour le sport professionnel.

Après avoir obtenu leur indépendance en 1776, nos voisins du sud, pourtant Britanniques en majorité, on cherché à se soustraire de l’influence anglaise en affirmant petit à petit leur personnalité naissante dans tous les domaines. En sport, avant de devenir franchement créateurs avec le basketball et le volleyball, les Américains ont d’abord commencé à transformer à leur image les jeux anglais. Le cricket est ainsi devenu le baseball et le football-rugby le football. Entre-temps, le football-rugby se scindait en Angleterre entre partisans du jeu au pied et ceux du jeu à la main, chaque faction s’appropriant la moitié du nom qui lui convenait.

Même si le changement prenait effet au Canada également, il allait être pratiquement annulé par les Américains, demeurés réfractaires grâce aux énormes moyens financiers de leur baseball et de leur football. Seule la Colombie-Britannique conservait intact son éventail de sports pratiqués et, finalement, il ne faut pas chercher plus loin les raisons de sa nette domination dans de nombreuses disciplines.

Partout ailleurs au Canada et aux États-Unis, le soccer, ainsi surnommé pour le différencier du football américain, devenait un sport d’immigrants dont les périodes de pointe allaient coïncider avec les vagues massives d’immigration. Oublié – en compagnie de la majorité des sports olympiques – par des éducateurs sportifs déboussolés, négligé par les médias d’information à la solde des professionnels, le soccer était bientôt catalogué comme un sport de seconde zone pour futur citoyens en voie d’assimilation.

Pourquoi pas aux USA et au Canada ?
Ce n’est qu’en 1968, quand William D. Cox, magnat du sport professionnel américain, revint sidéré de Stockholm où il avait été traîné de force à la Coupe du monde, que l’évolution du soccer prit un tour différent en Amérique du Nord. Confronté à un événement sportif regroupant l’élite mondiale de 250 millions de pratiquants, dont 25 millions en compétitions officielles et qui ne le cède en importance qu’aux Jeux olympiques, Cox entrevit brutalement les limitations de nos « championnats du monde » locaux de baseball, de football et de hockey, réservés aux seuls Américains et Canadiens. Ainsi prit forme en 1960 le soccer professionnel nord-américain avec la participation intermittente d’équipes canadiennes, principalement de Montréal et Toronto. Malgré 12 ans d’efforts et l’appui de multimillionnaires tels Jack Kent Cook, Randolph Hearst ou Lamar Hunt et, chez nous, Sam Berger, notre soccer professionnel végète. La North American Soccer League, après avoir instauré son système de décompte des points devant favoriser un style offensif et spectaculaire, vient d’obtenir en plus de la FIFA la permission de modifier l’une des sacro-saintes lois du jeu, celle déterminante du hors-jeu.

Conclusion
De ce qui précède, trois points principaux illustrent les difficultés éprouvées par le soccer :

1- L’isolationnisme historique du sport américain, également imposé au Canada.
2- Les préjugés à l’égard d’une catégorie de citoyens (les immigrants) et de leur étrange activité de loisir, préjugés savamment entretenus puisqu’un journaliste anglophone aurait admis recevoir de l’argent, en particulier du vacillant football canadien, pour faire publier tous les mauvais échos du soccer (émeutes, accidents, morts, etc.). À tel point que l’amateur de soccer hésite à demeurer le point de mire de l’opprobre générale et préfère suivre en paix à la télé ou par les journaux les compétitions internationales et celles de son pays d’origine.
3- La valeur spectaculaire de ce sport battu en brèche par ses concurrents nord-américains qui n’ont pas craint d’évoluer et de transformer leurs règles afin de maintenir l’intérêt des spectateurs. La diffusion internationale du soccer s’étant faite sans difficulté, ses lois n’ont donc guère eu l’occasion de changer depuis leur lointaine conception.

En conséquence, le succès du soccer dépend de l’ouverture d’esprit américain pour éliminer les deux premières causes de friction et de la volonté du reste du monde de payer, au prix du progrès, la conquête du bastion américano-canadien. La tête de pont constituée de 100 000 joueurs canadiens, dont 20 000 au Québec seulement, et d’un nombre encore supérieur de pratiquants américains sera-t-elle une motivation suffisante ?

Photo: 
L’Olympique de Montréal, en 1973.
Source: nasljerseys.com

 

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