Le sport accuse !

14 janvier 2019

Georges Schwartz – Établi à Montréal depuis 1951. Joaillier renommé, administrateur et technicien de soccer, il est, en tant que pigiste, chroniqueur sportif (Le Maclean, Actualité, La Presse, Le Devoir, etc.), commentateur sportif à la télévision (Radio-Canada, TVA, RDS) et auteur (Le Soccer, Sport et Géopolitique, Histoire du soccer québécois, L’autre face du hockey, Libérez le football). Sport et Société remercie monsieur Schwartz pour sa collaboration.

Cet article fut publié en octobre 1972 dans le magazine Actualité, quelques semaines après les Jeux olympiques de Munich qui eurent lieu du 26 août au 11 septembre 1972.

Tout à leur tâche de racheter un lourd passé, les Allemands de l’Ouest, organisateurs des Jeux de Munich, n’avaient pourtant pas tout prévu. Ils n’avaient pas prévu (et qui les en blâmera ?) que leur munificence pacifique allait devenir l’occasion où la politique – après le racisme et le mercantilisme – s’efforcerait désespérément d’abaisser le sport au niveau le plus vil des activités humaines. Ils n’avaient pas prévu que, grâce à une équipe palestinienne de huit membres engagée de dernière heure, le tir olympique s’enrichirait de deux spécialités : le tir à la mitraillette sur cibles endormies et le tir à la grenade sur cibles ligotées ! Ils n’avaient pas prévu de médailles d’hORreur pour ces nouvelles épreuves au programme, ni préparé la cérémonie funèbre qui allait s’intercaler entre celles d’ouverture et de clôture. Enfin, ils n’avaient surtout pas imaginé que des hommes tenteraient délibérément de couler l’une des seules bouées de sauvetage de l’espèce humaine avec les Nations Unies.

Pourtant en 1968
Le vent de violence soulevé par la répression brutale du Printemps de Prague et la contestation étudiante internationale avaient bien failli balayer les Jeux de Mexico. Le pays de la Révolution institutionnalisée ne les sauvegarda, dit-on, qu’au prix de 300 étudiants morts et de milliers d’autres internés deux semaines avant la journée d’ouverture. Finalement seuls Smith et Carlos, à la remise de leurs médailles pour la course de 200 mètres, y avaient fait parader le Pouvoir Noir américain sur le podium.

Une nouveauté : les sports véhiculent la violence
L’énorme retentissement des Jeux olympiques les rend particulièrement vulnérables et en font un véhicule publicitaire exceptionnel. Et puisqu’ils ne sont pas exempts de critiques ni de défauts, des personnes ou des groupes de personnes éprouvent de moins en moins de scrupules à en profiter pour exposer leurs griefs. À Munich, la trêve funèbre venait à peine de prendre fin et le dernier clou n’était pas encore planté sur les cercueils des athlètes israéliens, que des Irlandais du Nord essayaient de s’immiscer dans la course cycliste sur route et que les Noirs américains, Collett et Matthews, reprenaient une version affadie de la démonstration de leurs prédécesseurs à Mexico. Dans leur acharnement à combattre l’injustice, tous les désespérés du monde et… de la rue Parthenais, style Michel Chartrand, nuisent plus qu’ils n’aident leur cause en perpétuant ou en justifiant la violence à l’intérieur de la grande fête sportive mondiale de la fraternité et de la paix. Il ne faut pas chercher plus loin les raisons de l’unanimité qui s’est faite dans la réprobation du massacre de Munich, sinon comment expliquer alors que l’incendie criminel, et également d’œuvre palestinienne, d’un asile allemand de vieillards juifs survivants des camps de concentration nazis (qui le dépassait en horreur) n’ait suscité que si peu d’échos l’an dernier ?

Une non-nouveauté : la politique utilise les sports
Si l’utilisation violente du sport est une nouveauté, son utilisation politique ne l’est pas. C’est elle probablement qui a pavé la voie à l’escalade. Depuis la fin du siècle dernier, en effet, des gouvernants, conscients des effets salutaires du sport, l’ont exploité à des fins militaires et même en vue d’améliorer le rendement des travailleurs. De nos jours, surtout après l’expérience hitlérienne des Jeux olympiques de 1936, il existe une tendance croissante à utiliser au profit d’ambitions politiques le retentissement public d’événements sportifs.

Les Russes, très prudents et sensibles au prestige olympique, n’ont décidé de participer aux Jeux qu’à partir du moment (Helsinki 1952) ils furent assurés d’y jouer un rôle prépondérant. Si les États-Unis semblaient désintéressés au départ, ils n’ont pas tardé à attacher de l’importance au prolongement de la guerre froide sur les stades. L’un des Américains le plus actif dans cette voie a été Sargent Shriver, colistier de McGovern et créateur, il y a une quinzaine d’années, des Peace Corps porteur de la bonne parole sportive américaine dans le Tiers-monde. Ainsi le championnat mondial d’échecs entre Spassky et Fisher constituait l’une des plus récentes tribulations du duel politico-sportif entre les deux Grands, justifiant même une intervention direct de Henry Kissinger, secrétaire d’État aux affaires étrangères de Richard Nixon.

Pour ne pas être en reste, la Chine a décidé de marquer son ouverture vers l’Occident en instaurant la diplomatie du ping-pong, sport qu’elle domine d’ailleurs à l’heure actuelle… Devant les excellents résultats obtenus, les Chinois tentent présentement de recourir à la même méthode pour régler le problème de Formose (Taïwan) invité, à titre de province chinoise, à un tournoi asiatique de tennis sur table. Vous saisissez l’astuce : Mao Tsé Toung et Tchang Kaï-chek, adversaires irréductibles, réunis par une petite balle pacifique, symboliquement blanche, plutôt que séparés par celles, mortelles, des fusils.

Cette utilisation qu’on veut pacifique du sport n’est pas le privilège unique des grandes puissances, loin de là. Abebe Bikila, n’a-t-il pas fait plus, avec ses deux victoires de 1960 et 1964 au marathon olympique, pour faire connaître l’Éthiopie, que l’empereur Hailé Selassié sur son trône somptueux de « Roi des rois »? Et que dire des chefs de jeunes nations africaines encore à la recherche de leur identité, qui ont veillé jalousement sur des athlètes comme le coureur Kipchoge Keino, du Kenya. Il n’en va pas autrement pour les joueurs de soccer des Black Stars du Ghana qui, par leur prestige, ont contribué à l’unité nationale. C’est par le biais du sport également que des petits pays rappellent aux grands que leur supériorité démographique, économique et militaire n’est pas tout. La Tchécoslovaquie, détentrice du titre mondial du hockey, ne l’oublions pas, s’ingénie chaque fois qu’elle en a l’occasion à prendre sa revanche sur les Russes au stade. La Hongrie fait de même et prouve, par la régularité de ses performances, que si le classement inter-nations se faisait au prorata du nombre de médailles olympiques par millions de population, elle réduirait les superpuissances à plus de modestie. L’Australie, la Finlande, la Suède, et maintenant l’Allemagne de l’Est en sont d’autres garants.

Comme on peut le constater, la mainmise de la politique sur le sport est fonction d’objectifs très variés, parfois même contradictoires. Les autorités en usent au gré de leurs besoins sans toujours avoir, du sport et de ses effets, une connaissance autre que superficielle.. Cette attitude d’opportunisme, teintée d’ignorance, on vient de la relever chez les penseurs électoraux d’Ottawa. Ils ont commis l’erreur d’oublier qu’au Canada notre sport professionnel nous échappe tout autant que notre économie.

Le match du siècle et… les élections
Lancée astucieusement la veille de la série Canada-URSS, de façon à tirer parti de la « marche triomphale » de Montréal à Vancouver du hockey professionnel, la campagne électorale de Pierre Elliott-Trudeau a subi dès le premier soir un revers de 7 buts à 3. Les conseillers politique qui espéraient voir le premier ministre et les Libéraux s’attribuer une part de l’immense popularité que devait susciter notre équipe nationale victorieuse, avaient compté sans l’incertitude du sport et l’expérience des Russes dans la préparation des confrontations internationales.

Le tapis rouge des grandes occasions, la mise au jeu style mod en costume crème, une place bien en vue dans le champ des caméras, derrière le banc des joueurs canadiens, un Forum survolté à souhait et un peuple aux aguets près du poste de TV familial, tout avait été soigneusement minuté pour l’utilisation démagogique du match du siècle.

Une erreur de taille
Une erreur, mais de taille, fut commise, celle de s’en remettre au jugement infatué des dirigeants de la Ligue Nationale de Hockey, à la complaisance mollasse de Hockey Canada et à l’affairisme verbeux de l’avocat Alan Eagleson. Il en est résulté un choix de dates favorables d’abord aux commerçants du muscle, soucieux de garder intacte la saison régulière de leurs clubs. Favorables aussi aux Soviétiques, assurés que des défaites auraient moins d’impact durant la période des Jeux olympiques, mais défavorables aux joueurs canadiens insuffisamment préparés. Autres conséquences, la réaction insignifiante face à l’affaire Bobby Hull et au courroux populaire qui suivit sa mesquine éviction. Et que dire enfin du choix, pour étudier les adversaires russes, d’une paire d’experts chez qui les préjugés tenaient lieu de compétence.. C’est ainsi qu’à force de compromis hypothéquant l’élan triomphal escompté, le gouvernement fédéral s’est étroitement associé au mythe de la supériorité congénitale des hockeyeurs professionnels canadiens.

L’effondrement des idoles à 200 000 $
Les circonstances de cette déconfiture ne furent pas particulièrement reluisantes. D’abord marquée par l’écrasante victoire initiale d’une équipe annoncée comme faible en gardiens de buts, dénuée de tireurs puissants, spécialistes des passes molles faciles à intercepter, dotée tout au plus d’un joueur du calibre de la LNH et à laquelle on concédait seulement un meilleur conditionnement physique. Puis par la façon brillante dont s’imposèrent ces joueurs russes qualifiés depuis dix ans de « robots, d’automates qu’on déplace comme des pions sur un échiquier », par une presse servile et ses doctes maîtres à penser ignorants de l’évolution technique et tactique des principaux sports collectifs. Ensuite par l’attitude peu sportive des super-vedettes à 200 000 $ l’an, réduites en troisième période à chercher noise à leurs adversaires, et humiliées au point de quitter la patinoire sans leur serrer la main. Finalement par la déconvenue sans borne d’un public trompé, exploité, privé d’idoles pourtant au faîte de leur gloire monétaire et, surtout, dépouillé de son schéma habituel de références sportives.

Le 2 septembre 1972 à 22 heures 30…
Ce soir-là, la nation entière tait plongée dans le deuil de ses illusions, à l’image des spectateurs hébétés du Forum quittant leurs sièges sans un mot. Seuls, et sans doute à regret, des hockeyeurs amateurs clairvoyants et leurs défenseurs pouvaient se réjouir de l’échec d’une ère dédiée sans rémission au professionnalisme. Et avec eux, les très très rares critiques du hockey joué chez nous, qui professaient sans écho leur foi dans une conception rénovée d’un sport demeuré chez nous immobile et analphabète. De la sourde colère née ce soir-là peut jaillir l’étincelle d’une évolution qui doit nécessairement reposer sur le rapatriement du contrôle de notre principale ressource naturelle sportive : les joueurs de hockey. Il devient évident que l’industrie privée ne doit plus exploiter cette part de notre patrimoine canadien sans avoir à rendre des comptes et à lui fournir les moyens de reprendre une place qu’elle n’aurait jamais dû perdre, la première !

Pour compenser la déception d’une cuisante défaite et le spectacle affligeant de l’éparpillement des talents par une expansion effrénée du hockey professionnel, que reste-t-il au public ? Le football canadien joué et géré par des Américains ? Le baseball américain ? Le golf américain ? Vaudrait mieux changer immédiatement de passeport.

La politique : servir le sport et non s’en servir
Désormais – la preuve irréfutable vient d’en être faite – le sport est étroitement lié aux grands problèmes qui conditionnent l’avenir de notre civilisation. Ce succès prodigieux en ce qui a trait à la jeunesse, à l’urbanisation, à la recherche médicale ou à l’utilisation des loisirs, prend un tour plus morose dans son prolongement politique. Jusqu’à maintenant les problèmes du sport ont pu être en partie résolus par ses seuls dirigeants en majorité bénévoles, mais il semble qu’à moins d’une vive réaction, cette période vienne de prendre fin à Munich. Cette réaction, que des millions d’hommes appellent de tous leurs vœux, devra, pour être efficace, recevoir l’appui des cadres traditionnels de la société. À cet effet, le Comité International Olympique et son nouveau président, Lord Killanin, devront faire preuve d’originalité et d’esprit créateur pour faire endosser par tous les membres de la communauté mondiale le sauvetage du mouvement olympique. Les Jeux de Montréal sont en péril et il en tient surtout au désir des hommes de préserver une valeur qui leur sera d’autant plus chère qu’elle aura trouvé, en elle-même et autour d’elle, les ressources pour se régénérer.

L’accumulation des torts commis envers le sport n’offre plus d’autre alternative aux politiciens que de le supporter sans même chercher à en retirer des bénéfices. Ce phénomène universel est brusquement devenu exsangue et doit être l’objet des soins de tous. Le moment est venu de faire le point, de repenser le sport afin qu’il ne soit plus dénaturé par des exploitations abusives.

Justement, le commerce du muscle vient de subir chez nous un échec monumental et l’occasion est peut-être idéale, après Munich et avant 1976, pour entreprendre notre part de la tâche. Pourtant, avant d’affronter les grands problèmes internationaux, faut-il au moins démontrer la velléité de corriger nos propres points de déséquilibre : l’emprise trop grande de l’industrie du spectacle sportif encore amplifiée par la presse, la radio et la télévision; l’indifférence et l’incompétence générale à l’égard des autres sports; l’absence d’une véritable politique gouvernementale; les réticences du milieu de l’éducation; le manque d’éducateurs et d’entraîneurs hautement qualifiés.

L’idéal de Coubertin : le respect des règles du jeu
Ce n’est qu’après avoir secoué l’état de torpeur et d’autosatisfaction engendré par nos champions du monde de sports que nous sommes seuls à pratiquer, qu’il nous sera vraiment possible de lutter pour l’idéal de Pierre de Coubertin. Alors seulement auront-nous vraiment acquis le droit de reprendre le flambeau olympiques et de faire de nos Jeux la période de trêve universelle qu’ils n’auraient jamais dû cesser d’être. La vocation internationale de promouvoir l’amitié entre les peuples n’est pas le résultat d’un vote, elle doit être gagnée de haute lutte par l’exemple de la participation, du respect des règles et de l’éthique sportive.

La zone d’influence du sport s’est étendue sans la complicité des politiciens. Il est indispensable que par un juste retour des choses le sport reprenne sa liberté et une place neutre au cœur des affrontements des puissances et des luttes de classe. Les Jeux olympiques peuvent atteindre ce but en puisant dans un esprit de réforme et par l’abandon de certaines pratiques comme le classement par nations, les hymnes nationaux et les appropriations nationales de la médaille d’un individu. Coubertin écrivait à ce propos en 1935 : « On doit en venir à ce que les applaudissements s’expriment uniquement en proportion de l’exploit accompli, et en dehors de toute préférence nationale. Tous sentiments nationaux exclusifs doivent alors faire trêve et être mis en congé provisoire ».

Si l’homme  est à jamais voué aux intérêts, à l’ambition, à l’injustice, à la haine, alors raison de plus pour qu’il les mette au rancart durant une quinzaine tous les quatre ans, en respect de ce qu’il aurait pu être d’autre.

Photo: logo des Jeux olympiques d’été de 1972.
Source: wikipedia.org.

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