De grands extraits de cet article proviennent d’un texte de Donald Guay sur l’histoire du hockey au Québec.  Sport et Société remercie Don Guay pour sa précieuse collaboration.
Le Victoria Skating Ring, berceau du hockey sur glace

Alors que la Ligue nationale de hockey célèbre son centenaire à la fin du mois de novembre 2017, il est important de rappeler qu’en mai 2008, une plaque commémorative fut dévoilée afin de souligner la mémoire du Victoria skating rink, là où s’est joué la première partie de hockey.

En effet, le hockey sur glace pratiqué en tant que sport existe depuis 1875. Il faut remonter dans le temps et se fier aux témoignages les plus exacts possibles pour retracer les origines de notre sport national. Il existe différentes thèses sur les origines du hockey. Certains affirment que le hockey provient de Windsor en Nouvelle-Écosse, d’autres parlent de Kingston, Ontario. D’ailleurs, trois membres de la Société internationale de recherche sur le hockey, Carl Gidén, Patrick Houda et Jean-Patrice ont publié, en 2014, un livre consacré à cette question. Malgré les différences de point de vue, tous ceux qui s’intéressent à l’histoire du hockey soulignent l’importance du 3 mars 1875.

Avant cette date, le hockey était pratiqué sous forme de jeu et non de sport. À partir du 3 mars 1875, des éléments viennent confirmer que le hockey est dorénavant pratiqué sous forme sportive. Afin de bien comprendre cette affirmation, nous devons définir ce qu’est le sport.  Qu’est ce que le sport ?  À quel moment une activité physique devient-elle un sport ?

L’historien Donald Guay, au terme d’une analyse conceptuelle, définit le sport de la façon suivante :

Le sport est une activité physique compétitive et amusante pratiquée en vue d’un enjeu selon des règles écrites et un esprit particulier, l’esprit sportif, fait d’équité, de désir de vaincre et de loyauté.

Le hockey sur glace en tant que sport débute véritablement à Montréal, le 3 mars 1875.  Du moins,  la première partie de hockey publicisée se déroule cette journée-là et un article du journal montréalais The Gazette en témoigne :

« A game of Hockey will be played at the Victoria Skating Rink this evening, between two nines chosen from among the members. Good fun may be expected, as some of the players are reputed to be exceedingly expert at the game. Some fears have been expressed on the part of intending spectators that accidents were likely to occur through the ball flying about in too lively a manner, to the imminent danger of lookers on, but we understand that the game will be played with a flat circular piece of wood, thus preventing all danger of its leaving the surface of the ice.[i] »

Le lendemain, The Gazette publie un compte rendu de la joute :

« At the Rink last night a very large audience gathered to witness a novel contest on the ice. The game of hockey though much in vogue on the ice in New England and other parts of the United States, is not much known here, and in consequence the game of the last evening was looked foward to with great interest. Hockey is played usually with a ball, but last night, in order that no accident should happen, a flat block of wood was used, so that it should slide along the ice without rising, and thus going among the spectators to their discomfort. The game is like Lacrosse in on sense – the block having to go through flags placed about 8 feet apart in the same manner as the rubber ball – but in the main the old country game of shinty gives the best idea of hockey. The players last night were eighteen in member – nine of each side – and were as follows – Messrs Torrance (captain), Meagher, Potter, Golf, Barnston, Gardner, Griffio, Jarvis and Whitting. Creighton (captain), Campbell, Campbell, Esdaile, Joseph, Henshaw, Chapman, Powell and Clouston. The match was as interesting and well-contested affair, the efforts of the players exciting much merriment as they wheeled and dodged each other, and notwith-standing the brillant play of Captain Creighton’s men carried the day, winning two games to the single of the Torrance nine. The game was concluded about haft-past nine, and spectators then adjourned well satisfied with the evening’s entertainment.[ii] »

Ces deux textes témoignent de la première partie de hockey publicisée au Canada, mais il est évident qu’il ne s’agit pas de la toute première joute de hockey à être jouée à Montréal. En effet, le texte indique que les joueurs sont « expert at the game », mais on ne dispose d’aucun témoignage de la pratique du hockey sur glace dans sa forme sportive avant 1875. Toutefois, on sait que le « field hockey » sous forme de jeu était pratiqué sur glace avant cette date[iii]. Les toutes premières parties de « hockey on ice » seraient une version sur glace du « field hockey » des Anglais.

Pour ce qui est de la soi-disant popularité du hockey sur glace en Nouvelle-Angleterre, dont fait mention le journaliste, aucun témoignage ne permet de la confirmer. Au contraire, en 1894, lorsque des étudiants américains de l’Université de Boston viennent jouer contre des clubs de hockey de Montréal, on constate qu’ils jouent encore avec une balle et non une rondelle[iv]. La « canadian method of heavy body checking », c’est-à-dire le coup d’épaule, qui est autorisé par le règlement canadien, est aussi une révélation pour les Américains qui jouent sans contact corporel[v]. Selon les observateurs « the game looked more like shinney or the Irish game, hurley[vi]».

Selon l’auteur des deux textes cités, il s’agit d’un « novel contest on ice » et les détails que le journaliste prend la précaution de donner indiquent bien qu’il est en présence d’une nouvelle pratique corporelle inusitée, différente de celles qui sont connues. Pour aider ses lecteurs à comprendre le nouveau sport, il compare le hockey sur glace à la crosse que des anglophones de Montréal pratiquent depuis le début des années 1850 et au shinty des Écossais. Le fait que le hockey sur glace soit comparé à d’autres pratiques corporelles indique bien qu’il est différent et perçu comme tel.

Pour la première fois, le hockey sur glace se joue à l’intérieur, sur une patinoire aux dimensions fixes et moins grandes que les surfaces gelées du fleuve, des rivières et des lacs où se pratiquait le hockey sous forme de jeu avant 1875. Le fait de jouer à l’intérieur a pour conséquence de limiter l’aire de jeu et de réduire le nombre de joueurs à neuf puis à sept et finalement à six de chaque côté, alors que les autres jeux extérieurs, le bandy et le field hockey des Anglais, le shinty des Écossais et le hurling des Irlandais ont tous un plus grand nombre de joueurs par équipe (plus de dix).

Si les Anglo-Canadiens jouent au hockey à l’intérieur, c’est que l’hiver perturbe leur sociabilité et les incommode grandement. Aussi, dès le milieu du XIXe siècle, ils conçoivent et aménagent des lieux pour se divertir à l’abri du temps hivernal, dans un confort conforme à leur niveau et genre de vie. En 1851, on bâtit le Skating Club House à Québec; en 1862, le Victoria Skating Rink à Montréal; en 1870, le Thistle Curling Club à Montréal et en 1873, le Quebec Skating Rink. C’est ce qui explique aussi, du moins en partie, qu’ils délaissent leurs jeux traditionnels pratiqués à l’extérieur sur de grandes surfaces glacées.

Pour la première fois aussi, il convient de le souligner, la presse parle explicitement de « hockey on ice ». Le mot est évidemment emprunté par analogie au hockey sur gazon (field hockey) pratiqué d’abord par les Anglais sous forme de jeu, puis de sport à partir de 1875. Cette identification nominale désigne une réalité socio-culturelle nouvelle qui possède déjà suffisamment de caractères distinctifs pour être différenciée des autres pratiques corporelles alors connues.

Les descriptions des premières joutes de hockey sur glace de la fin des années 1870 contiennent suffisamment de renseignements pour qu’il nous soit possible de reconnaître que cette pratique corporelle a dès lors pris la forme sportive.

Le hockey sur glace est évidemment une activité physique. L’évidence du fait exclut la nécessité d’en faire la démonstration. C’est une activité physique de compétition entre deux équipes, les « opponents »[vii] qui se rencontrent pour savoir qui est la meilleure. Chacune conteste à l’autre la suprématie[viii].  Les adversaires se rencontrent pour le « fun »[ix], mais sont « determined to win »[x]. Si chaque équipe se fait un « point of honour »[xi] de vaincre, elle doit le faire en respectant des règles écrites empruntées au hockey sur gazon[xii].  En effet, il faut que les adversaires acceptent les mêmes règles du jeu, sinon la rencontre est impossible. C’est ce qui est arrivé en 1880 alors que le Quebec Hockey Club n’a pu s’entendre avec le Victoria Hockey Club de Montréal sur les règles à suivre[xiii].

Ces règles écrites tranchent avec les conventions orales des jeux traditionnels collectifs qui doivent, pour se perpétuer, passer d’une génération à l’autre. Grâce à ces règles écrites, qui stabilisent le jeu, le hockey peut être diffusé sans le processus traditionnel qui oblige la présence d’initiés pour se perpétuer.

De plus, les joueurs manifestent un esprit particulier, l’esprit sportif qui étonne même le journaliste sportif du journal The Gazette : « During the match the best of humor was preserved, and the incidental knocks and scratches were given and taken with the most amasing courtesy. [xiv]» 

Les équipes qui se mesurent sont des adversaires qui se valent, c’est-à-dire à peu près d’égale force. Entre 1875 et 1885, sur 25 joutes pour lesquelles le résultat est publié, 92 % des parties sont gagnées avec un écart de trois points ou moins[xv].  Lorsque la Montreal Amateur Athletic Association (M.A.A.A.) bat le Montreal Football Club au compte de 6 à 1, les observateurs notent qu’elle était trop forte pour son adversaire[xvi]. L’équité entre les concurrents est un des fondements de l’esprit sportif, car ils doivent avoir une équiprobabilité de vaincre pour que la victoire ait une valeur. Dans les jeux traditionnels, peu importe le calibre des joueurs, tous peuvent participer, car l’intérêt dominant n’est pas le résultat, mais le plaisir de jouer. Comme on le constate, il s’agit bien là d’une activité physique compétitive et amusante durant laquelle les joueurs veulent vaincre selon des règles écrites et un esprit particulier, l’esprit sportif.

Il est évident que le hockey sur glace n’a pas encore toutes les caractéristiques qui le particularisent actuellement, ni même à la fin du XIXe siècle, mais il est déjà suffisamment différent des autres jeux et sports pour être perçu comme tel par les observateurs contemporains. Les premières parties de hockey jouées à Montréal à la fin des années 1870 ne sont pas des événements isolés, mais s’inscrivent dans une continuité qui nous permet de suivre le processus de formation de ce sport à travers l’évolution de ses principaux éléments constitutifs. Il est donc possible de confirmer l’identification nominale du « hockey on ice » et ses caractéristiques comme sport, par l’étude de ses éléments et de sa technique qui permettent de dégager ce qui le distingue des autres jeux analogues.

Photo: Le Victoria Skating Rink.
Source: BAnQ.

Notes

[i] « Victoria Rink », The Gazette, 3 mars 1875, p.3.

[ii] « Hockey », The Gazette, 4 mars 1875, p.3.

[iii] « Hockey », The Gazette, 4 mars 1875, p.3.  Le mot hockey est toutefois utilisé bien avant cette date. En effet, on le trouve dans des documents privés.  En janvier 1843, le militaire anglais Arthur Henry Freeling note dans son journal :  Began to skate this year, improved quickly and had great fun at hockey on the ice », Archives publiques du Canada, Arthur Henry Freeling Diary, MG24 F72Ce court texte témoigne de la pratique du « field hockey » sur glace dans les années 1840.

[iv] « American Hockeyists Coming », The Gazette, 6 décembre 1894, p.6.

[v] « To Night’s Hockey Match », The Gazette, 28 décembre 1894, p.6.

[vi] « Something About Hockey », The Gazette 29 décembre 1894, p.6.

[vii] « Hockey », The Gazette, 29 mars 1876, p.4.

[viii] « Hockey », The Gazette, 28 janvier 1877, p.3.

[ix] « Hockey  Match », The Gazette, 26 février 1877, p.3.

[x] « The Hockey Matches », The Gazette, 27 janvier 1883, p.8.

[xi] « The Hockey  Matches », The Gazette, 7 février 1884, p.5.

[xii] Les premiers règlements du hockey sur glace sont publiés dans le journal The Gazette, le 27 février 1877, sous le titre « The rules of the Game ».

[xiii] « Hockey », The Gazette, 13 février 1880, p.4.

[xiv] « Hockey », The Gazette, 2 février 1877, p.3.

[xv] Vérification faite à partir des comptes rendus publiés dans The Gazette entre 1875 et 1885.

[xvi] « The Hockey Tournement », The Gazette, 29 janvier 1885, p.5.

Le livre On the origin of Hockey est disponible en cliquant ici.

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