Le « modeste » impact des amateurs

16 février 2019

Georges Schwartz – Établi à Montréal depuis 1951. Joaillier renommé, administrateur et technicien de soccer, il est, en tant que pigiste, chroniqueur sportif (Le Maclean, Actualité, La Presse, Le Devoir, etc.), commentateur sportif à la télévision (Radio-Canada, TVA, RDS) et auteur (Le Soccer, Sport et Géopolitique, Histoire du soccer québécois, L’autre face du hockey, Libérez le football). Sport et Société remercie monsieur Schwartz pour sa collaboration.

Cet article fut publié en octobre 1979 dans le magazine Loisirs & Sports.

Que le sport implique une vaste circulation d’argent et qu’il soit considéré comme une activité lucrative de première envergure, cela constitue aujourd’hui un fait admis de tous. L’étonnant, toutefois, c’est qu’il ait acquis cette reconnaissance par le biais hasardeux des entreprises des commerçants du muscle et de leurs employés-athlètes millionnaires, correspondant tout au plus à la partie visible d’un iceberg plutôt que par l’énorme portion immergée composée du sport amateur et des loisirs sportifs. Répondant au Livre vert sur les loisirs au Québec dans Loisir Plus de juin et Le Devoir des 25 et 26 juillet, Andrew Winstanley, recherchiste de la Chambre de commerce du Québec, faisait miroiter l’importante contribution économique du sport professionnel qu’il opposait à la vision apocalyptique d’une intervention de l’État dans ce domaine. Pourtant, en dehors de quelques paragraphes assez durs sur l’industrie sportive, pour la forme, le Livre vert – et aujourd’hui le Livre blanc – limitait timidement ses menaces d’ingérence aux sports de combat et aux courses de chevaux, deux domaines où la supervision gouvernementale est réclamée depuis longtemps, aussi bien pour la protection des boxeurs que celle des parieurs.

Dans sa thèse plutôt farfelue, qui apparente le Haut-commissariat au KGB soviétique, cet inconditionnel du capitalisme quantifiait les retombées économiques de l’industrie du sport professionnel à 300 millions $ pour 1977, en additionnant pêle-mêle taxes, revenus publicitaires et locatifs, aux budgets des Canadiens, des Nordiques, des Alouettes, des Expos, de Blue Bonnets et probablement de toute autre entreprise identifiable dans ce secteur. Mon but n’est pas de remettre en question ce montant, fort plausible, mais de démontrer la part sinon négligeable, du moins marginale que représente le spectacle sportif dans le chiffre d’affaires global de l’industrie du sport.

Si l’on considère pour commencer qu’il y a environ 850 000 skieurs du dimanche au Québec dont l’équipement individuel s’évalue aux alentours de 100 millions $; si l’on inclut les 150 stations de ski munies de remonte-pentes à 100 000 $ pièce, en notant que le nombre de ces appareils équivaut à la moitié du nombre de pistes, et que le Mont-Tremblant en compte à lui seul 25; si l’on ajoute à cela les frais de transport, de remonte-pente, de restauration et d’hôtellerie encourus; par une belle fin de semaine d’hiver c’est au bas mot une industrie de 600 millions $ qui tourne. Soit le double du professionnalisme si cher à M. Winstanley. Ce n’est pas sans raison qu’en France on nomme la neige « or blanc ».

Après ce Waterloo du Big Business, le reste de l’armée du sport amateur peut s’avancer sans crainte. Viennent d’abord les 500 000 motorisés légers de la motoneige, portant chacun 125 $ de vêtements et propriétaires de 200 000 de ces engins à 2 000 $ de moyenne. Soit plus ou moins 460 millions $. Suivent les 175 000 légionnaires du hockey équipés à 150 $ chacun, ils contribuent modestement à enterrer le sport professionnel sous les congères hivernales.

Devrions nous faire intervenir la cavalerie forte des 20 000 pratiquants de l’équitation, toujours au Québec seulement, de ses 14  000 chevaux de selle à 1 500 $ de moyenne et de ses 600 manèges ou terrains à 40 000 $ chacun ? Est-il nécessaire d’engager l’infanterie des 725 000 chasseurs munis de 550 $ d’équipement individuel ou de recenser les 750 000 pêcheurs dotés de 150 $ d’équipement en moyenne ? Avons-nous fait valoir notre marine avec ses escadres de canots à moteur et de voiliers à 3 000 $ pièce, ou les 2 millions de bicyclettes au coût moyen de 150 $ qu’utilise notre infanterie mobile ?

À vaincre sans péril on triomphe sans gloire, aussi laisserons-nous hors du débat golfeurs, campeurs, aviateurs, parachutistes et la masse des participants de quelques 45 autres disciplines sportives. Il a déjà été avancé, incidemment, que les loisirs représentaient une portion de 30% de notre dollar, aussi suis-je porté à croire que, si demain les loisirs sportifs et les entreprises directement et indirectement affiliées cessaient toute activité, le Québec ferait banqueroute.

D’autre part, M. Winstanley qualifiait aussi le sport professionnel « d’importante multinationale de chez nous ». Déjà ramenée au rang de parent pauvre du sport québécois, sa multinationale ressemble plutôt à une succursale sportive des États-Unis. Avec les Expos au personnel 100% américain, en passant par celui des Alouettes à 50%, ou encore la LNH contrôlée par 15 propriétaires américains sur 21. Quoique premier producteur de joueurs de hockey professionnels, le Canada ne peut même pas décider seul de son équipe représentative au championnat mondial.

Les manipulations de ce secteur économique « bien de chez nous » auront au moins réussi à créer un phénomène absolument aberrant dans la perspective du prochain référendum : le consommateur sportif indépendantiste dont le rêve ultime est de remporter les World Series du baseball américain par joueurs étrangers interposés !

Vous aviez raison M. Winstanley, dans ce domaine, les théologiens gouvernementaux, comme vous les appelez, n’auraient sans doute pu faire mieux que la libre entreprise. À quand le Super Bowl ?   

Photo:
À une certaine époque, les voyages de skieurs par train ont eu un impact économique certain sur le développement de cette pratique,  mais également sur  la région des Laurentides.
Source: zoneski.

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